Entretien avec Yves Bonnefoy 7

posté par L’Arbre à Lettres 28 mars 2012

Suite et fin de l'entretien avec Yves Bonnefoy.

LES PROJETS

Olivier : Vous connaissez ce livre de Paul Veyne qui est sorti l’année dernière et qui était son musée imaginaire ?

Yves Bonnefoy : Oui, il est quelque part dans cette pièce.

Olivier : Avez-vous pensé à faire un tel livre ?

Yves Bonnefoy : On me l’a proposé mais c‘est un gros travail

Olivier : On vous l’a proposé ? Vous avez refusé ?

Yves Bonnefoy : Oui, non. Il faudrait que je mette de coté d’autres projets qui sont pour moi tout aussi importants.

Antoine : Vous avez beaucoup de projets, nous sommes d’ailleurs impressionnés par le nombre de vos livres qui sont publiés tous les ans…

Yves Bonnefoy : Bien sûr que j’ai beaucoup de projets ! Comme nous le disions tout à l’heure, comprendre la poésie, c’est chercher à la comprendre à travers les œuvres d’autres auteurs, qui révèlent d’autres aspects de ce qu’elle est, ce qui peut instruire. Une curiosité ? Je n’aime pas ce mot, il s’associe à frivolité, disons plutôt un besoin qui ne peut se satisfaire que par écrit. Mais je reste engagé sur des voies que je fréquente depuis longtemps, la peinture en Italie ou la poésie élisabéthaine ou les poètes du XIXème siècle, disons de Wordsworth à Laforgue.

Et c’est parce qu’il faut bien renoncer à beaucoup, apprendre à le faire, ce qui n’est pas facile, croyez-moi. Ainsi ai-je beaucoup désiré, depuis mes premiers voyages en Italie, trouver le temps de réfléchir à notre compatriote à Rome, Poussin, à mes yeux un des grands esprits que l’Occident a produits, un des plus courageux aussi. Le temps de réfléchir à Poussin, autrement dit écrire sur lui un livre vaste, autant que la monographie que j’ai consacrée à Giacometti . Mais pour ce faire il m’aurait fallu prendre possession de toute l’immense recherche que les historiens ont accumulée à son propos, puisque pour revivre un projet de peintre, il ne faut pas ignorer, par exemple, l’article d’un érudit qui vient d’établir de façon certaine la date d’un tableau dont le rapport au développement de l’œuvre du peintre est d’une importance décisive : et pour être en mesure de dépouiller cette littérature dite bizarrement secondaire, il faut toute une vie d’universitaire, de professeur, fréquentant chaque jour une de ces grandes bibliothèques où affluent les publications récentes. C’est impossible pour moi, ce le fut toujours.

Olivier : Et quand vous parlez de vos projets qui vous tiennent le plus à cœur, quels sont-ils ? Vous voulez bien en dire un mot ?

Yves Bonnefoy : Celui que je viens d’évoquer, certainement, et je ne désespère pas d’ébaucher à tout le moins un « Poussin en rêve », où je donnerais libre cours à mes quelques idées sur lui. Mais j’éprouve aussi le besoin de comprendre les origines de mon travail d’écriture. Déjà dans un petit essai, mi-fiction mi-réflexion, qui a pour titre Deux scènes (il a paru il y a deux ou trois ans chez Galilée), je me suis livré à une sorte d’anamnèse de situations de mon enfance à l’occasion d’un récit que je venais d’écrire d’une manière que j’aurais pu croire gratuite mais qui se révéla vite après tout à fait saturé de souvenirs tout à fait fondamentaux, tant ils m’éclairaient mon rapport premier avec la parole. Mes parents parlant entre eux un patois de l’occitan, ce qui me donnait à rêver d’une langue absolue, transcendante aux nôtres. J’ai fait avec les Deux scènes ces premiers pas dans l’intellection, puis je me suis souvenu d’un poème-récit que j’avais entrepris il y a plus de quarante ans sans le terminer à l’époque, parce que je ne comprenais pas ce qu’il attendait de moi, et j’ai commencé alors à le comprendre, ce que j’essaie de mieux faire en ce moment même. Le poème retrouvé s’appelait L’écharpe rouge. Gaëtan Picon devait le publier dans la nouvelle série du Mercure de France, qu’il dirigeait, Claude Garache avait commencé des gravures pour une édition à tirage plus limité, tout allait bon train quand je dus constater que je buttais sur un obstacle alors incompréhensible. Un refoulement qui a donc cessé, peut-être à cause de l’âge, qui est venu, avec sa vérité propre, qu’il y a quelque sens à essayer d’écouter, puisqu’elle veut bien parfois se laisser entendre.

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