Quand la littérature fait de nous des hommes libres et solidaires !

posté par Annabelle Mouffetard 8 septembre 2010

Qu’attendons-nous de la littérature ? Cette question n’est pas si anodine à une époque où aller au plus facile et au plus distrayant s’inscrit dans l’air du temps. Pourtant, l’arrivée en librairie de la nouvelle rentrée littéraire 2010, nous invite plus que jamais à rester en éveil, à rentrer en résistance intellectuelle ! Car le roman est une vraie force qui est loin d’avoir pour unique fonction de nous divertir. Qu’ils soient des écrivains confirmés comme Philippe Claudel ou jeune recrue dans le monde littéraire comme Natacha Boussaa, chacun à sa manière et avec son talent, saisit un sujet difficile, le monde du travail avec tout ce que cela entraîne pour l’individu.

Elle s’appelle Natacha Boussaa et son premier roman vient d’arriver sur nos tables. Son titre est un véritable cri de guerre : Il vous faudra nous tuer, aux éditions Denoël. Le ton est donné : 173 pages où l’on constate et où l’on agit : la jeunesse croit en sa force et affirme qu’elle ne renoncera pas ! Il vous faudra nous tuer est une référence à Chateaubriand dans ses fameuses et inoubliables Mémoires d’Outre-tombe que l’auteur cite à la fin du livre. Je ne résiste pas à l’envie de vous rappeler ce superbe passage : « Recomposez, si vous le pouvez, les fictions aristocratiques ; essayez de persuader au pauvre, lorsqu’il saura bien lire et ne croira plus, lorsqu’il possédera la même instruction que vous, essayez de lui persuader qu’il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que son voisin possède mille fois le superflu : pour dernière ressource il vous le faudra tuer. ».

Léna, l’héroïne de Natacha Boussaa, fait partie de ces laissés-pour-compte qui vivent dans des petits espaces, vont de boulot en boulot, occupent des emplois peu intéressants mais qu’on leur vend comme la chance de leur vie ! Elle a vingt-sept ans, est réceptionniste dans une entreprise et lit Antonin Artaud en cachette. On est en mars 2006, au cœur des manifestations contre le CPE. Il y a de la rage contre le gouvernement, mais aussi de la colère face à la vie : « Devant la porte du supermarché qui s’ouvre et se referme au gré des passages, une SDF est assise. Elle n’a pas plus de trente-cinq ans. (…) Nos regards se rencontrent, mais elle ne me voit pas. Machinalement, je fixe mon attention sur mon immeuble, un peu plus loin, rue des Anglais. Un immeuble de studios et de deux pièces pour célibataires où des jeunes, des vieux, des entre-deux âges qui n’ont pas encore rencontré l’amour, l’ont perdu ou ne le cherchent plus, se côtoient sans se connaître. (…) Paris et sa perpétuelle agitation entretiennent l’illusion que tout peut advenir. Mais la plupart du temps, il ne nous y arrive rien de plus que dans un village. » (p.20)

Ne vous y trompez pas, même si les sujets sont graves, comme le suicide du voisin ou la peur de l’avenir affectif et professionnel, il y a de l’énergie positive dans ce roman, quelque chose qui nous invite à ne pas nous résigner.

Ne pas se résigner, c’est également l’état d’esprit dans lequel est Eric, le personnage principal du très beau roman de Thierry Beinstingel Retour aux mots sauvages, paru aux éditions Fayard. Comme ses précédents livres (Central, CV Roman, …), celui-ci s’inscrit dans l’univers des bureaux, ici ceux de France Telecom. Eric, la cinquantaine, est recruté comme téléopérateur, après un plan social. Très vite, on se rend compte qu’Eric n’a pas le profil que l’entreprise attend. Il a du mal à accepter de changer de prénom (Eric est son prénom professionnel, une sorte de protection selon la hiérarchie) mais également de rabâcher toute la journée les mêmes scripts réécrits qui défilent sur son ordinateur. Homme discret, serviable, attentif et soucieux de son environnement, il s’investit d’une manière trop personnelle !

La phrase est lancée, page 105 « Je me suis suicidé à cause de mon travail. ». Ces mots sont ceux d’un collègue écrits juste avant d’en finir. Pour Eric et ses collègues le choc est immense. : « On reste incrédule, ce ne peut tout de même pas être le travail qui pousse(…) au suicide !!! ». Par l’intermédiaire d’Eric, les mots sont lancés, les mots sauvages, ceux que l’entreprise ne veut pas entendre. Quand les employés désespérés parlent de suicide ou disent « on s’use », l’entreprise, elle, parle de « remettre de l’humain dans les rouages », de « compétition », de « gagner sa place dans ce vaste monde ». Dans ce roman coup de poing qui sait aussi être drôle grâce à la dérision de certains de ses personnages, Thierry Beinstingel nous rappelle qu’avant d’être des employés, nous sommes des hommes faits pour être heureux et être aimés. Cela peut faire sourire certains, mais c’est oublier tous ceux qui se lèvent le matin la peur au ventre à l’idée d’affronter leur journée de travail !

Affronter leur journée, c’est ce qui attend les différents personnages du dernier roman de Nathalie Kuperman, Nous étions des êtres vivants, paru aux éditions Gallimard. Nous sommes dans une entreprise de presse qui vient d’être rachetée par un certain Cathéter. Les employés vont au travail la peur au ventre : peur de faire partie du plan social, de faire partie de ceux qui ne sont plus dans le coup. Ils passent leurs nuits avec l’angoisse pour seul compagne : « sa force à lui (le patron), c’est qu’il s’endort sans penser à nous » (p.92). Et ce nous, comment réagit-il à tous ces changements ?

« C’est au moment où il faudrait que nous nous aimions que nous nous regardons avec défiance » (p.57). Nathalie Kuperman n’a pas peur de parler d’amour en ce qui concerne le travail. Nombreux sont ceux, et pas seulement du côté des patrons, qui vous diront qu’on n’est pas dans une entreprise pour être aimés mais pour bosser, produire, trimer… ! Pourtant, à travers ces personnages, elle nous parle de l’intime de chacun, de ses rêves, de ses espoirs, de son quotidien. Un chœur, semblable à celui qu’on trouve dans les tragédies grecques, est là pour faire rupture avec les angoisses individuelles et devenir la voix de l’unité salariale : « Notre cœur bat comme un fou. Nous avons une conscience soudaine et cauchemardesque de la précarité de nos existences dans l’entreprise. » Mais ce chœur c’est aussi celui qui veut « profiter le plus longtemps possible d’être un groupe, une entité, un ensemble. », des hommes et des femmes qui sont vraiment ensemble à un moment donné de leur vie.

Etre ensemble, Philippe Claudel ne l’idéalise pas dans son dernier roman, L’Enquête, paru aux éditions Stock. La foule des employés a basculé, chez lui, du côté des fantômes. Tout est inquiétant dans son livre : « …Ce fut le grand silence qui régnait, comme si la fatigue de ces femmes, ces hommes, ces enfants et ces vieillards leur avait scellé les lèvres et découragé chez eux le désir de communiquer ». Tous se passe dans une ville qui pourrait être le décor d’un roman de Kafka. Un homme traverse cette ville, c’est l’Enquêteur. Par moments surgit une masse d’êtres humains silencieux, dos voûtés, regards tournés vers le sol. Ils se dirigent vers le seul lieu possible, l’Entreprise. C’est elle qui domine la ville, qui rythme l’activité.

Philippe Claudel, pour parler du suicide en entreprise, a choisi d’utiliser l’étrange : aucun prénom, aucun nom, les personnages du roman se nomment l’Enquêteur, le Gardien, le Serveur, le Vigile, le Policier ou encore, pour parler du patron, le Fondateur. La ville non plus n’a pas de nom, un peu comme dans Le Château de Kafka. Tout y est absurde, cauchemardesque. Philippe Claudel n’est pas là pour nous attendrir ou nous révolter, il se contente de nous emmener dans un enfer glacé : lorsqu’un homme se tue à cause de son travail, le monde que nous connaissons ne peut plus être le même, il s’est déshumanisé.

La littérature prend tout son sens quand elle proclame que nous refusons ce monde déshumanisé. Elle se doit de nous déranger, de nous interpeller, de nous faire perdre le sommeil si cela nous permet de rester humainement des hommes libres et solidaires.

Leurs livres :

Natacha Boussaa, Il vous faudra nous tuer, éditions Denoël, 16 € Thierry Beinstingel, Retour aux mots sauvages, éditions Fayard, 19 € Nathalie Kuperman, Nous étions des êtres vivants, éditions Gallimard, 16.90€ Philippe Claudel, L’Enquête, éditions Stock, 19 €

Il y a 1 commentaire(s).

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Quand la littérature fait de nous des hommes libres et solidaires !

par Nymphette (http://plus.over-blog.com) le 5 octobre 2010

J’aime beaucoup la façon dont vous parlez du premire titre, j’y retrouve (même si je suis bien plus chanceuse) mes impressions quant à Paris et sa vanité (dans les deux sens du terme !),de plus, l’écriture a l’air à la hauteur du sujet !

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