Pour beaucoup, Pynchon est l’auteur de lourds pavés plus ou moins lisibles, étranges, et paranoïaques. Certes V, L’arc-en-ciel de la gravité (qui vient de paraître en poche) et Contre-jour sont des romans dont l’ampleur, tant physique que symbolique, peut laisser pantois. Mais jamais sur sa faim.
Le nouvel opus de Pynchon, Vice caché, est un roman noir ; c’est du moins la trame principale et apparente du roman. Nous sommes fin 1969, début 1970 à Los Angeles. Doc Sportello est un « privé » qui vit sur la plage, au-dessus d’une boutique de surf. Un soir, il reçoit la visite d’une ex petite amie, la séduisante Shasta, qui lui fait part d’un complot visant à enlever son actuel amant, le magnat de l’immobilier Mickey Wolfmann. Doc mène l’enquête, à laquelle se greffent vite d’autres demandes d’enquête, qui tournent autour de Wolfmann et de Coy Harlingen (qui passe pour être mort par overdose mais joue du saxo dans des clubs de jazz, apparaît comme agitateur à la télé...) et convergent vers l’étrange société du Croc d’Or et de ce voilier du même nom, qui mouille en ce moment non loin.
« Bigfoot » Bjornsen, le policier aux manières brutales, est-il un allié dans l’histoire ? Meurtres crapuleux, réglements de compte, poursuites en voiture, corruption policière, rien ne manque à l’ambiance du « noir » bien ficelé, y compris les nombreuses allusions aux romans (Chandler, notamment) et aux films noirs (toujours suivis de leur date de parution dans le texte !). Un peu de parodie, donc, de l’humour bien pynchonien (notamment dans les noms, toujours aussi loufoques, entre Jason Velveeta, Pat Dubonnet, Sortilège, Bambi...)
J’ai dit noir ? Mais quoi de plus lumineux que ce roman, au fond ? Ses deux derniers ouvrages jouent avec les contrastes et les émanations lumineuses : spath d’Islande (qui diffracte la lumière), boule de feu parlante, électricité et explosions en tout genre dans Contre-jour ; halos lumineux, brouillards colorés, hallucinations à diverses substances, écrans télé et cette période, la charnière 1969-70, qui commence à plonger dans la noirceur alors que la période qui précédait avait été une éclaircie : « et Doc était là, n’ayant rien pris, empêtré dans une poisse bas de gamme dont il ne trouvait pas la sortie, à se dire que les Sixties Psychédéliques, cette petite parenthèse de lumière, risquaient de se clore après tout, et que tout serait perdu, rappelé à l’obscurité... »
La lumière s’éteint, ou plutôt on tente de l’éteindre. On a beaucoup glosé sur la paranoïa dans les romans de Pynchon. Elle est toujours présente, certes, et Doc Sportello, grand fumeur de marie-jeanne, n’y échappe pas. Mais chez lui, aiguë, elle sert à trouver l’ouverture, à créer la lumière. Pour l’ordre établi, par contre, il en va bien autrement. Les événements de Watts (l’auteur a écrit un texte sur ces émeutes) sont survenus à peine cinq ans auparavant ; les consciences, peurs et animosités sont encore à vif. Plus encore, nous sommes au cœur de l’affaire Charles Manson (1969, procès en 1971) et les hippies sont ostracisés par ce crime. Contrôles fréquents, chasse aux sectes, méfiance généralisée, la liberté descend d’un cran.
Politique, Pynchon ? Oui, comme toujours. Richard Nixon, une fois encore, est visé (notamment l’affaire des faux billets de dollar à son efigie, la guerre du Vietnam), mais aussi Ronald Reagan, alors gouverneur de la Californie. Mais cette fois-ci, Pynchon attaque nettement la spéculation immobilière, la corruption politique et policière, et le capitalisme
Il y a tant à dire, sur la musique qui accompagne le livre (jazz, rock, toute une b.o. du livre à faire !), sur les perceptions, sur cette voix lointaine de l’écrivain qui écrit aujourd’hui, mettant en perspective les changements survenus entre cet âge d’or (ou de golden...) et le nôtre : urbanisme, technologie (ordinateurs, téléphonie mobile). Pour entendre cette voix physique, en plus de celle qui sourd doucement du roman, écoutez cette bande annonce promotionnelle diffusée par Penguin : on dit que ce serait celle du Maître lui-même. Mais comment savoir... Le mieux, de toute façon, est de se plonger de façon urgente dans ce grand livre et de distendre ─ et tordre ─ le Temps.
PS : ceux qui souhaitent lire Pynchon en anglais peuvent trouver certains de ses livres à l’Arbre à Lettres, notamment Inherent Vice.