Le Masque change de plumes

posté par Mouffetard 30 mars 2011

Dans la multitude des publications en littérature policière, à l’heure du polar scandinave roi et des sempiternels best-sellers américains, il devient rare de tomber sur un roman qui n’en rappelle aucun autre. Réjouissons-nous, voici Savages , de Don Winslow, publié aux éditions du Masque, un Objet Littéraire Non Identifiable.

1

Fuck you.

2

Ne le prenez pas personnellement, ce sont juste les deux mots qui constituent le premier chapitre de ce livre.

3

Attention, c’est bel et bien de sauvages qu’il s’agit dans cet ouvrage, qu’on le soit déjà ou qu’on le devienne, par la force des choses.

4

Ben, bouddhiste et botaniste talentueux, Chon, vétéran du « Truckistan », passionné d’armes à feu, et Ophélia, dite « O », magnifique dilettante aimant le sexe, les fringues ( ce qui ne fait pas d’elle une cruche pour autant ) et les deux larrons précédemment cités. Ces trois là se la coulent douce sous le cagnard californien, palpant les millions de dollars issus de leur florissant commerce de marijuana, entre deux bières et quelques parties de beach-volley.

5

Le puissant cartel de Baja se propose comme partenaire exclusif du trio, imposant ses conditions financières, tronçonneuse à l’appui. Nos sympathiques volleyeurs déclinent poliment ( voir chapitre 1). Et là, le roman devient vraiment méchant.

- 468 grammes, ça peut paraître beaucoup, surtout quand on les prend d’une traite. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que ça dépote. Commençons par la forme. Une écriture explosive créative, d’une intensité rare, comment dire... Pete Townsend balançant sa Gibson dans un ampli Marshall. Une rythmique qui se dessine au fur et à mesure des chapitres lapidaires (trois ou quatre lignes suffisent), avant de s’emballer et prendre feu dans un final époustouflant, digne de Godard, jusque dans sa tonalité.

Au-delà de la parfaite maîtrise du roman, dans son contenant comme dans son contenu, Don Winslow se permet même une juste, brève et hilarante analyse politique de son pays, où démocrates comme républicains en prennent pour leur grade. C’est prendre un risque, mais ça paie, Ce texte est bien plus qu’une banale histoire de drogue ; c’est un roman qui se distingue par son originalité, sa liberté de ton et les thèmes qu’il aborde, un roman qui nous rappelle certains de ceux publiés par la défunte et mythique collection « Speed 17 » à la fin des années 70. Est-il utile d’en rajouter ?

Nous avions déjà accueilli avec enthousiasme en 2009 l’excellent L’hiver de Frankie Machine, le précédent livre de Winslow, chez le même éditeur. Ajoutons Serena, de Ron Rash, et Adieu Gloria, de Megan Abbott, parus récemment, deux autres textes nous ayant séduits.

Décidemment, le Masque a changé de plumes.

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La scène à paillettes

posté par Annabelle Mouffetard 17 mars 2011

Abandonnez vos défenses et déposez vos armes ! Rentrez comme l’enfant, innocent et curieux, dans l’univers magique et tragique qu’est La scène à paillettes. Promesse absolue de découvrir ce que la littérature peut offrir de plus grand quand une romancière est au sommet de son art !

Il était une fois, dans un lieu appelé le Coin, une jeune fille originaire d’Amérique du nom d’Eddie de Wire. Belle et mystérieuse, elle fascinait aussi bien les garçons que les filles. Petite amie de Björn, elle aimait secrètement un autre garçon. Björn, l’apprenant, fou de rage, l’emmena sur le rocher de Lore où il la tua. Pris de remords, il se suicida : « Et c’est ainsi que la mort de la fille américaine entre dans l’histoire : comme un drame de l’adolescence, drame de la jalousie au dénouement violent. » Cette double tragédie va bouleverser et fasciner Doris, Johanna, Ulla, Maj-Gun, Rita, Solveig et Suzette. Le temps passe et les versions différentes du drame se succèdent. Que s’est-il vraiment passé ce jour-là dans cette forêt au bord de cette étendue d’eau ? Jusqu’où peut-on aller pour connaître la vérité ? NE MARCHE PAS SUR MON OMBRE, tel est l’avertissement de Monika Fagerholm à ses jeunes héroïnes ainsi qu’à ses lecteurs. La mort d’Eddie de Wire, non élucidée, ressassée, fantasmée et revisitée va hanter les esprits de chaque adolescente. Certaines « jeunes, hésitantes et fragiles » iront même jusqu’au suicide. Qu’elles l’aient connu ou non, toutes sont liées les unes aux autres par « le cœur, le sang, l’amour ». Car, écrit l’auteur « les amitiés féminines sont souvent ainsi. On devient l’autre. Beaucoup de jeux de miroirs. Devenir adulte, c’est se libérer de ces jeux-là. Oser tenir debout par soi-même sur ses propres jambes. » À l’adolescence, tout est vécu sans demi-mesure, c’est l’âge des extrêmes. Devenues des femmes, elles seront toujours envoûtées par ce drame. Serait-ce de la complaisance, de l’enfantillage ou bien un manque de maturité ? « Non » nous dit Monika Fagerholm :« il y a, à l’intérieur de nous tous, un personnage comme ça, éternellement JEUNE, qui veut briller, scintiller, être aimé, ETRE AIMÉ sans merci. »

Ce vent du nord arrive à L’Arbre à Lettres Mouffetard sous les traits de Monika Fagerholm, ambassadrice des lettres nordiques, le dimanche 20 mars à partir de 11 heures, emmenant avec elle, des histoires de mer sombre, de forêts interminables avec ses marécages et ses lacs où des filles superbes, immortalisées par les tableaux des peintres finnois Albert Edelfelt et Hugo Simberg, viennent nous conter la légende de La scène à paillettes.

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Le rayon Passerelle

posté par Eva Mouffetard 1er mars 2011

A l’occasion de la sortie de Terrienne, de Jean-Claude Mourlevat aux éditions Gallimard Jeunesse, découvrez (ou redécouvrez !) le rayon Passerelle. Entre adolescence et âge adulte, de grands moments de lecture vous attendent...


- Terrienne de Jean-Claude Mourlevat (Gallimard Jeunesse), 16 €

Après avoir reçu un étrange appel radiophonique, Anne se lance à la recherche de sa sœur disparue depuis un an. Elle découvre alors un étrange monde parallèle, dans lequel les émotions et les sentiments n’existent pas. Une grande force se dégage de Terrienne : les personnages y sont attachants, le style superbe, et, comme c’est le cas pour chaque roman de Jean-Claude Mourlevat, on souhaite ne jamais lire le mot « fin »...

- Nulle et Grande Gueule de Joyce Carol Oates (Folio), 7,30 €

Nulle, c’est Ursula, et c’est elle-même qui s’est donné ce surnom. Grande gueule, c’est Matt, le chouchou du lycée qui, après une blague mal interprétée, devient le paria du lycée. Leur rencontre, leur amitié et leurs sentiments sont bouleversants. Merci à ce grand auteur qu’est Joyce Carol Oates !

- Be safe de Xavier-Laurent Petit (L’Ecole des Loisirs), 11 €

Quand il s’engage dans l’armée américaine, Jérémy pense qu’il pourra construire des ponts, à l’abri des conflits. Oskar, son frère, se doute que ce ne sera pas le cas, et, hélas, la guerre en Irak lui donne raison. S’ensuit un échange de mails beaux et douloureux entre les 2 frères dont les quotidiens ont tant changé.

- La déclaration de Gemma Malley (Naïve), 16 €

Angleterre, 2140 : un remède contre la mort a été trouvé. Problème : la surpopulation s’avère être un vrai fléau. Résultat : faire des enfants devient interdit, et les enfants nés illégalement sont considérés comme des Surplus. Anna, l’héroïne de La Déclaration, est une Surplus, et elle accepte son sort, jusqu’à l’arrivée dans sa vie de Peter...

- La saga Mendelson, (3 Tomes) de Fabrice Colin (Seuil Jeunesse), 16,50 € par volume

La saga Mendelson est une trilogie menée de main de maître par Fabrice Colin. Après avoir recueilli des témoignages, des photographies, des journaux intimes et des archives, l’auteur nous permet de découvrir le destin hors du commun d’une famille : de 1895 aux années 2000, d’Odessa à Hollywood en passant par Vienne, New-York ou le Vietnam, les Mendelson semblent avoir tout traversé et tout connu.

- Ceux qui sauront de Pierre Bordage (J’ai Lu), 6,70 €

Le postulat de départ de Ceux qui sauront est simple, mais il ouvre de grandes perspectives : et si la Révolution française n’avait pas abouti à la victoire du peuple mais à celle des aristocrates ? Selon le roman de Pierre Bordage, une minorité aurait alors eu accès au savoir, condamnant par la même occasion une grande majorité à l’ignorance. Mécontentement, résistance et rébellion auraient alors fait trembler le pays...

- Uglies de Scott Westerfeld (Pocket Jeunesse), 7,30 €

Dans le monde de Tally Youngblood, à 16 ans, les gens changent de statut social : de Uglies (moches), ils deviennent Pretties (beaux). Eh oui, la beauté parfaite est offerte à tous, et tous en rêvent, Tally comprise... Tout le monde sauf quelques rebelles, bien sûr, qui ont compris les dangers que tout cela implique. A noter : les suites d’Uglies (à savoir Pretties ; Specials et Extras), sont tout aussi extraordinaires.


- La guerre des chocolats de Robert Cormier (Ecole des Loisirs), 6,50 €

« Oserai-je déranger l’univers ? » Jerry Renault est le héros de La guerre des chocolats, roman qui nous emmène en plein cœur de la vie d’un lycée, où une lutte va naître pour que chacun puisse affirmer sa propre liberté. Levez le poing, ça va faire mal !

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Bolaño autoportrait entre parenthèses

posté par Olivier Denfert 1er mars 2011



Il y a des posthumes qui sont plus importants que d’autres. Certains, et c’est déjà bien, viennent rassasier un peu les assoiffés de leur auteur préféré et disparu.

Puis il y a les autres posthumes, qui sont de vrais livres en soi, et essentiels à l’œuvre d’un écrivain. C’est le cas de ce superbe recueil d’articles et de chroniques de Bolaño. Entre parenthèses est en quelque sorte l’autoportrait en creux de l’expatrié chilien, celui qui permet de relier les morceaux entre eux, les différents éclats biographiques disséminés dans l’œuvre, mais aussi ses obsessions, ses rejets. Et aussi de voir le travail du temps sur l’auteur qui, de colérique et provocateur qu’il était, l’auteur de ces « discours insupportables », celui qui aimait déplaire, affirmant comme une devise : « l’une des plus grandes ambitions de la poésie de tous les temps : excéder la patience du public », admet ensuite que s’énerver est une perte de temps. Temps qu’il n’avait, précisément, plus à perdre, la maladie œuvrant.

Entre son autoportrait initial et la drôle, ironique et percutante entrevue accordée à Playboy Mexique, une série de discours, d’essais et de chroniques dans les journaux espagnols. Il y est abondamment question de poésie. Bolaño était d’abord poète ─ il s’est mis à la prose par nécessité matérielle ─ et est resté un ardent lecteur de poésie. Ses admirations sont nombreuses, mais au premier rang vient Nicanor Parra, à peu près inconnu en France, auteur des Poemas y antipoemas, toujours pas traduit en volume en français. Parra revient sans cesse, référence majeure, comme un leitmotive ou plutôt comme un amer pour ne pas trop dériver. Mais d’autres, bien sûr, nombreux, plus ou moins connus en France : Neruda, Huidobro, Gabriela Mistral, Miguel Casado, Pedro Lemebel, Mario Santiago. Des prosateurs : Vila-Matas, Fresán, Alan Pauls, Gombrowicz, Monterosso. Parmi ces écrivains, certains furent ses amis. Quelques rejets, bien sûr, Isabel Allende, Skarmeta…

Parmi les plus belles pages sont sans doute celles des « Fragments d’un retour au pays natal », vingt-cinq ans après son exil du Chili, dans la suite du coup d’état. Un accueil parfois chaleureux, mais aussi compliqué : son retour n’est pas sans remuer des franges de mémoire que certains aimeraient bien voir refoulées à jamais, dans une amnistie qui sentirait bon l’amnésie. Son ami Lemebel lui confie que ce que l’on ne lui pardonne pas n’est pas de se souvenir de tout : « On ne me pardonne pas de ne pas les avoir pardonnés. » Bolaño est heureux de son exil qu’il vit et conçoit comme volonté, affranchissement, une « expérience gaie, heureuse », et même une nécessité pour l’écrivain.

Le tout se donne à lire dans une grande fraîcheur, une attention aigüe pour ses contemporains, notamment pour ses concitoyens de Blanes, fréquentés ou entrevus sur la plage. Et des lectures, encore des lectures, et cette injonction, qui ne peut que nous plaire : « Nicanor Parra l’a dit : il conviendrait peut-être de lire un peu plus ».

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Comment traitons-nous les animaux ?

posté par République 15 février 2011

En vitrine à L’Arbre à Lettres République : les animaux et nous !

Comment traitons-nous les animaux que nous mangeons ? Convoquant souvenirs d’enfance, données statistiques et arguments philosophiques, J. S. Foer interroge les croyances, les mythes familiaux et les traditions nationales avant de se lancer lui-même dans une vaste enquête. Entre une expédition clandestine dans un abattoir, une recherche sur les dangers du lisier de porc et la visite d’une ferme où l’on élève les dindes en pleine nature, J. S. Foer explore tous les degrés de l’abomination contemporaine et se penche sur les derniers vestiges d’une civilisation qui respectait encore l’animal. Choquant, drôle, inattendu...

J. S. Foer, Faut-il manger les animaux ?, L’Olivier, 22 €

A LIRE AUSSI :

J. Eric MIller, Défense des animaux & pornographie, Passage du Nord Ouest, 14 €

Will Self, Les grands singes, Points, 8 €

Frans de Waal, L’âge de l’empathie, Les Liens qui Libèrent, 22,50 €

Alain Leygonie, Les animaux sont-ils bêtes ?, Hourvari, 17 €

Dominique Lestel, L’animal est l’avenir de l’homme, Fayard, 16 €

Michel de Pracontal, Kaluchua, Seuil, 17 €

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Burroughs Post Mortem

posté par Mouffetard 15 février 2011

L’année dernière déjà, la parution du rouleau original de Sur la route de Kerouac remettait la Beat Generation sur le devant de la scène. Non censurée, non expurgée, elle permettait de redécouvrir chacun des protagonistes – et auteurs – sous leur vrai nom.

Mais cette année, on ne s’y attendait pas, les éditions Tristram publient Le Porte-lame, texte de 1979 inédit en français, dans la veine directe des dérangeantes mais néanmoins délectables élucubrations de l’Old Bull Lee du Bayou, le père de La Machine molle, William Seward Burroughs.

Le Porte-lame donc, Blade Runner, titre pour le moins familier qui ne vous évoquera pas forcément le roman d’Alan E Nourse, que Burroughs remercie d’ailleurs en préambule (roman « à l’origine des personnages et des situations du présent ouvrage »), mais au moins son adaptation cinématographique par Ridley Scott. Et ça tombe bien, car plus qu’un roman, et de l’aveu même de l’auteur, ce texte est un scénario. Ou plutôt un roman qui se lit comme on regarde un film, de par son écriture cut, succession d’instantanés saisis en quelques lignes, qui nous plongent au plus profond de l’image, dans ce New-York post-apocalyptique où hyènes, léopards mangeurs d’hommes et autres prédateurs « fraient et s’accouplent avec les vastes meutes de chiens sauvages ». Ambiance.

Nous voici donc à New-York en 2014 (ce qui même pour nous, lecteurs du futur, donne au texte un semblant de roman d’anticipation). Trente ans auparavant, le « Health Act », soit la sécurité sociale gratuite pour tout citoyen américain, a déclenché de violentes émeutes urbaines, conduisant, en plus des libérations massives de mammifères et créatures marines dangereuses, à la construction d’un mur entre Harlem et Manhattan. Voilà pour le décor. Et trente ans plus tard, n’en déplaise au président Obama, la sécu pour tous outre-Atlantique débouche sur un vaste foutoir ; médecins corrompus, citoyens assujettis à l’héroïne d’Etat, salles d’opérations clandestines dans le métro, où sévissent chirurgiens camés et anesthésistes alcooliques... et Billy, le porte-lame, qui comme son nom l’indique trimballe du matériel chirurgical au gré des égouts et des conduits d’aération. Car bien évidemment, ce matériel est illégal.

Un peu comme la rencontre de George Orwell et de la benzédrine, ce texte constitue une lecture fort réjouissante, a priori destinée aux lecteurs insensibles et un rien caustiques. Mais Le Porte-lame est aussi une excellente façon d’aborder Burroughs et son univers déjanté, voire la Beat Generation dans son ensemble.

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Jo Nesbø

posté par Ludovic Mouffetard 8 février 2011

Jo Nesbø est un auteur aux multiples talents. Journaliste, musicien avant de s’essayer au roman, il est maintenant reconnu comme un auteur phare de la littérature policière. Son succès, il le doit à son héros, l’inspecteur Harry Hole, personnage sombre, non conforme, surdoué du refus d’autorité, flic revêche et mal embouché. Il est celui pour qui le lecteur se prend de passion.

Si chaque enquête est une nouvelle descente aux enfers, elle est aussi une manière d’appréhender le monde et ses travers. Affranchis du modèle d’écriture des « polars nordiques », les romans de Nesbø se passent principalement en Norvège mais également en Asie, Australie ou en Afrique, confrontant ainsi un point de vue très occidental et plus particulièrement nordique au reste du monde.

Le Léopard est son roman le plus abouti et le plus maîtrisé de la série : le chapitre d’ouverture va vous glacer le sang. Rassurez-vous, ceux qui suivent ne vous lâcheront pas non plus.

S’il est un polar à lire cette année, c’est celui-là.

EXTRAIT :

CHAPITRE 1

Noyade

Elle se réveilla. Cligna des yeux dans l’obscurité complète. Ouvrit grande la bouche et respira par le nez. Elle cilla de nouveau. Sentit une larme couler et dissoudre le sel d’autres larmes. Mais la salive ne coulait plus dans sa gorge, sa bouche était sèche et dure, ses joues tendues par l’objet à l’intérieur. Le corps étranger dans sa bouche lui donnait l’impression que sa tête allait éclater. Mais qu’est-ce que c’était, qu’est-ce que c’était ? En se réveillant, elle avait d’abord pensé qu’elle voulait redescendre. Dans ces profondeurs noires et chaudes qui l’avaient entourée. La piqûre qu’il lui avait faite agissait encore, mais elle savait que la douleur arrivait, elle le savait aux coups lents et sourds qui rythmaient son pouls et à la progression saccadée du sang dans son cerveau. Où était-il ? Juste derrière elle ? Elle retint son souffle, écouta. Elle n’entendait rien, mais sentait sa présence. Comme un léopard. On lui avait dit que le léopard était suffisamment silencieux pour pouvoir se glisser tout près de sa proie dans le noir, qu’il réglait sa respiration sur la sienne. Il retient son souffle quand vous cessez de respirer. Il lui semblait percevoir la chaleur de son corps. Qu’attendait-il ? Elle recommença à respirer. Et crut percevoir au même instant un souffle dans sa nuque. Elle fit volte-face, frappa, mais ne rencontra que le vide. Se recroquevilla, essaya de se faire petite, de se cacher. En vain.

Combien de temps avait-elle été inconsciente ? Le stupéfiant eut un raté. Cela ne dura qu’une fraction de seconde. Mais ce fut assez pour lui donner un aperçu, une promesse. La promesse de ce qui allait venir.

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Ce qu’aimer veut dire

posté par Mouffetard 14 janvier 2011

Imaginez un instant le regard d’acier de Michel Foucault s’illuminer à votre vue, son rire caractéristique accueillant votre arrivée dans son sanctuaire de la rue Vaugirard, et vous voici partageant son intimité, son goût pour les récréations hallucinogènes, sa générosité et son indéfectible amitié.

Ce n’est pas un voyage dans le passé que suscite Mathieu Lindon mais un instantané sincère et vivant des six années qui se sont écoulées entre sa rencontre avec Foucault et la mort de ce dernier. Six années qui furent décisives pour l’auteur : celles d’un affrontement sourd et maladroit avec son père, Jérôme Lindon, l’âme des éditions Minuit. Celles aussi de l’amour à tout bout de champ, des rencontres enflammées, des substances illicites et de la découverte du sens profond de l’amitié. Ce sentiment complexe qui ne s’éprouve qu’à la faveur du temps et qui vient lui aussi du verbe aimer.

C’est donc dans cet appartement polymorphe de la rue Vaugirard que Mathieu Lindon découvre ce qu’aimer veut dire. Tour à tour salle de cinéma, auditorium, salle de réception ou scène artistique, l’habitat foucaldien revêt plusieurs formes, à la faveur des fantaisies de ses occupants. Mais n’en déplaise aux méchantes langues jamais il n’est le théâtre de débauches orgiaques ni ne vire au lupanar. Il demeure ce havre de liberté ou le narrateur vient chercher écoute et reconnaissance, les deux fondements de l’identité.

Ils sont nombreux ceux que Mathieu Lindon y côtoie ou invite lorsque Foucault, absent, lui en confie les clefs et la responsabilité des plantes vertes. Certains sont célèbres ou le seront, la plupart nous ayant quittés depuis, mais le récit au présent de Lindon accentue l’importance qui est dévolue au lieu. Car plus qu’une époque, c’est une topographie essentielle à sa maturation que veut faire partager l’auteur.

L’autre lieu de cette maturation, c’est la maison familiale, étendue aux bureaux des éditions Minuit dont Mathieu supervise certaines revues. En un mot : l’univers du père, qui sans s’opposer à la rue Vaugirard, la justifie en lui proposant un contre-point. Beckett, Robbe-Grillet et tant d’autres y sont autant de rencontres privilégiées que Mathieu Lindon restitue avec humilité et affection. Les non-dits et l’austérité des sentiments paternels sont rendus avec la même générosité enfantine. Ils sont indissociables de cet univers où ils brillent par leur mutisme. Indissociable au même titre que Foucault l’est de son huitième étage de la rue la plus longue de Paris.

Si Ce qu’aimer veut dire est évidemment une déclaration d’amour à la figure tutélaire de Michel Foucault, à celle de son père, en dépit ou en raison de l’éloignement choisi pour l’envisager, le texte de Mathieu Lindon avoue surtout son amour incommensurable pour la littérature. Un jeu récurrent de la rue Vaugirard consistant à pouvoir citer une œuvre qu’il n’aurait pas lue. Mais au-delà de l’aspect boulimique de l’individu, c’est une véritable confession sur l’emprise qu’ont eu les livres sur sa vie, ses rencontres, ses amours.

Ce qu’aimer veut dire fait partie de ces livres rares qui semblent nous en dire plus sur nous-mêmes qu’ils ne le laissaient présager. Avec autant de grâce que de liberté de ton, Mathieu Lindon nous fait le portrait fidèle de l’amitié telle que l’entendent ceux qui accordent foi aux notions d’engagement et de dignité. Sans être celle des lettrés, qui d’Aristote à Montaigne ont tenté de décortiquer l’un des sentiments les plus essentiels à la vie humaine, elle pointe nettement la littérature comme source, ferment, ou ce que l’on voudra du moment qu’il s’agit de lui consacrer du temps et de l’attention. Ce qu’aimer veut dire est aussi un de ces livres qui donnent envie d’en lire d’autres.

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Leonard Michaels : un Club pour hommes

posté par Olivier Denfert 11 janvier 2011

Révélation posthume, mais révélation tout de même : il y a un an paraissaient en France Sylvia et Conteurs, menteurs. Les lecteurs français découvraient alors Leonard Michaels. Les éditions Christian Bourgois continuent leur bon travail en retraduisant Le Club.

Prenez The Women, de James Cukor, ce superbe film où n’apparaissent que des femmes qui parlent... d’hommes. Et de mariages. Et de divorces. Prenez aussi Husbands, de Cassavetes, notamment cette phénoménale scène de beuverie collective. On pourrait situer Le Club, de Leonard Michaels, quelque part entre eux. De quoi s’agit-il ? D’une bande d’hommes, qui ne se connaissent pas tous entre eux mais ont des liens par amis interposés. Ils se rencontrent pour former un club, sur le principe des clubs féministes (nous sommes sur la Côte Ouest fin des années soixante-dix). Le but ? Parler. Tout simplement. Parler, sans tabou. Se livrer. Parler librement (si c’est jamais possible), sans le regard, les oreilles, les yeux des femmes. Sans faire les malins.

De quoi parlent-ils ? Des femmes, bien sûr, des malentendus avec elles, de leurs désirs pour elles, de leurs misère sexuelle et affective. De leurs obsessions sexuelles, de leurs tentatives d’affranchissement qui virent souvent au fiasco, de leur impossibilité à dire l’essentiel.

Alors, les femmes en prennent parfois pour leur grade. Mais comme dans Femmes, de Sollers, ce sont souvent les hommes les plus ridicules. Les attaques de mysoginie que le livre a subies proviennent, comme d’habitude, de gens qui ne comprennent rien à la fiction, à l’art de la transposition, au dialogisme, à la multiplicité des voix et des personnages. Les personnages ne sont pas l’auteur et celui-ci s’acharne tout simplement à dire, en style, la vérité du monde, de la misère psychique, verbale et sexuelle des animaux humains. Cela ne vous plaît pas ? C’est pourtant notre monde, que vous le vouliez ou non. « Le mal se connaissant était moins affreux et plus près de la guérison que le mal s’ignorant, G. Sand inférieure à de Sade » (Baudelaire).

Certaines scènes sont vraiment très drôles et l’ensemble, on s’en doute, vire à la thérapie de groupe éthylique, voire au pugilat. Les révélations se suivent et les hommes sont, le plus souvent, surpris de leur levée d’inhibitions, de l’inconscient qui les parle.

Une grande réussite du fin moraliste anti-moraline qu’est Michaels et qui ne donne qu’une envie : lire enfin en français son journal, au titre à la Dylan, Time Out of Mind.

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Illuminations de l’Apocalypse

posté par Olivier Denfert 8 décembre 2010

Cette année, Diane de Selliers nous propose une nouvelle merveille : L’Apocaplypse de saint Jean illustrée par les extraordinaires tapisseries d’Angers.

On n’arrête pas le fantasme des princes. Au quatorzième siècle, Louis d’Anjou décide de faire tisser la plus grande tapisserie jamais réalisée. Il fait appel au peintre Hennequin de Bruges, qui n’est autre que le peintre attitré de son frère, le roi Charles V, pour en réaliser les cartons. Quelques années de travail à peine, pour créer cette merveille. Imaginez : une tapisserie de quatre-vingt-quatre tableaux répartis en six ensembles, faisant six mètres de hauteur et cent trente de long, pour cent soixante-quinze mètres de surface. Une sorte de chapelle Sixtine avant l’heure, verticale, immense. Trop grande, peut-être : « On a donc fabriqué un chef-d’œuvre impossible à déployer dans son ensemble. » Malgré les panneaux manquants, c’est pourtant doublement possible : au Château d’Angers dans la vaste salle spécialement construite pour recevoir ce chef-d’œuvre, et dans ce merveilleux livre ou vous pourrez admirer les vues d’ensemble, les gros plans et les moindres détails, et suivre le texte de l’Apocalypse en regard, éclairé par les commentaires et analyses de Paule Amblard. Car ce texte mythique, effroyable par ses révélations (vous savez que le terme "apocalypse", en grec, signifie "révélation", "dévoilement", "mise à nu"), ce livre prophétique, hyper-symbolique, sur-codé, « contient autant de mystères que de paroles ». Ce qui, avouons-le, est extrêmement rare.

La réussite du livre est totale. Malgré l’effroi des prophéties, grâce à l’espoir révélé, par l’histoire incroyable de la tapisserie l’illustrant (utilisant une technique unique au monde rendant lisible l’envers comme l’endroit), cette sorte « Chapelle Sixtine » avant l’heure, mais aussi la fabrication impeccable de livre : tout contribue à en faire une petite merveille à offrir, à s’offrir.

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L'Arbre à Lettres 4 librairies à Paris

République

Arbre à lettre
33/35, boulevard du Temple
Paris 75003
01 48 04 76 52
M°: République
ou Filles du Calvaire
 

Mouffetard

Arbre à lettre
2, rue Édouard Quenu
Paris 75005
01 43 31 74 08
M° : Censier-Daubenton
 

Bastille

Arbre à lettre
62, rue du Fbg Saint Antoine
Paris 75012
01 53 33 83 23
M° : Ledru-Rollin ou Bastille
 

Denfert

Arbre à lettre
14 rue Boulard
Paris 75014
01 43 22 32 42
M° RER : Denfert-Rochereau