« Les gens comme moi, il faudrait les fusiller » Édouard Limonov
De son statut d’idole de l’underground ukrainienne, à son expérience de clochard new-yorkais, Limonov a eu mille vies. Toujours à contre-courant de l’opinion majoritaire, au risque parfois de se perdre… Roman, biographie, enquête, Limonov est tout cela à la fois. À travers le cheminement d’Édouard Limonov, personnage romanesque aux décisions extrêmes, Emmanuel Carrère dresse, sur plus d’un demi-siècle, un portrait tout en paradoxe de ce grand et mystérieux pays qu’est la Russie.
PREMIÈRE PAGE :
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Jusqu’à ce qu’Anna Politkovskaïa soit abattue dans l’escalier de son immeuble, le 7 octobre 2006, seuls les gens qui s’intéressaient de près aux guerres de Tchétchénie connaissaient le nom de cette journaliste courageuse, opposante déclarée à la politique de Vladimir Poutine. Du jour au lendemain, son visage triste et résolu est devenu en Occident une icône de la liberté d’expression. Je venais alors de tourner un film documentaire dans une petite ville russe, je séjournais souvent en Russie, c’est pourquoi un magazine m’a proposé dès que la nouvelle est tombée de prendre le premier avion pour Moscou. Ma mission n’était pas d’enquêter sur le meurtre de Politkovskaïa, plutôt de faire parler des gens qui l’avaient connue et aimée. C’est ainsi que j’ai passé une semaine dans les bureaux de Novaïa Gazeta, le journal dont elle était le reporter-vedette, mais aussi d’associations pour la défense des droits de l’homme et de comités formés par des mères de soldats tués ou mutilés en Tchétchénie.
Emmanuel Carrère, Limonov, P.O.L, 20 €
Merveilleux mensonge
Au soir de sa vie, une femme écrivain, couronnée de gloire, dresse son testament littéraire, amoureux et spirituel. La langue, d’une prodigieuse inventivité, invoque souvenirs réels et rêvés, la sensualité amoureuse s’entremêlant avec une fine réflexion sur ce mensonge merveilleux qu’est la littérature.
Rarement un testament aura été d’une telle vitalité !
PREMIÈRE PAGE :
J’ai choisi cet hôtel pour la multitude de libellules déprimées qui baguenaudent autour des piliers entre les roseaux — bleu Porsche, ahanant du coffre avec une pulsation de métronome, pour ses trompettes aussi, qui poussent en paillasse dans les bois, pour le blé à tige bleue, à tête d’or, qui nappe la colline au loin jusqu’aux premiers jours d’août, et parce que j’apprécie, quand j’arrive à faire les six cents pas quotidiens qui me sont prescrits, de croiser un tapis de cinq fleurs de petit liseron posé sur un bout de ravine sèche à côté d’une merde fraîche.
Particulièrement si cette dernière n’est pas humaine mais un tortillon luisant égrené d’un chevreuil ou le paquet noir d’un sanglier.
Dans cette retraite, car cette fois je crois que c’en est une, j’ai tout loisir d’immobiliser le temps et de revoir, à l’ombre clignotante du grand saule qui balance entre le tertre et l’eau et couvre à la fois la barque et le ponton branlant, ma dernière copie.
J’ôte, je tranche, je précise et je puise dans les crêtes claires de ma mémoire, essayant de conserver, dans la brusquerie de leur apparition, la vigueur des sentiments dont je sais qu’ils m’ont traversée mais pour lesquels, parfois, je ne dispose que d’une métatrace, trace d’une trace, souvenir d’un souvenir, souvent lui-même appauvri.
Céline Minard, So long Luise, Denoël, 17 €
L’amour à mort
Premier roman brillant d’Adam Ross où il s’amuse à disséquer le mariage au travers de trois couples. Comment vivre à deux, heureux, toujours ? Ce qui aurait pu n’être qu’un roman classique va prendre des allures hitchcockiennes.
PREMIÈRE PAGE :
La première fois que David Pepin rêva de tuer sa femme, ce n’était pas lui qui la tuait. Il imagina une intervention divine providentielle. Ils pique-niquaient sur la plage lorsqu’un orage approcha. Tandis qu’ils rangeaient pliants, couvertures et alcool, un éclair jaillit. David vit Alice prendre feu et se transformer, comme dans les dessins animés, en un squelette avant de s’écrouler, réduite à un tas de cendres fumant. Il la regarda trottiner sur le sable, seul point culminant dans l’horizon vide. Elle s’arrêta même pour contempler les nuages qui s’amoncelaient dans le ciel. « Une belle tempête », fit-elle. Alors, mû par un orgueil démesuré, il tenta le sort : « Moi, David Pepin, qui suis plus sage et plus savant que Dieu, j’affirme et déclare qu’en cet instant et sur cette plage, Jones Beach, Dieu ne foudroiera pas ma femme. » Dieu s’abstint. Évidemment. Une fois dans leur van, alors que la pluie tombait si fort qu’ils se seraient crus dans une station de lavage, il se glorifia de sa déité auprès d’Alice en lui demandant, pour la forme, si cet énorme pénis, ce pénis si raide (et si exhibé) pouvait être d’une nature autre que divine. Et là, sur la banquette avant, à l’abri des éléments déchaînés, il fit l’amour à sa femme avec colère et passion.
Il rêvait ainsi de plus en plus souvent, sans le vouloir, par intermittence. Les images surgissaient en lui, voilà tout. L’appelait-elle du travail qu’il s’inquiétait aussitôt : « Il ne t’est rien arrivé ? » Et si elle rentrait plus tard que de coutume, il imaginait tout de suite le pire. Il se mit à rêver en suivant son emploi du temps.
Adam Ross, Mr. Peanut, 10/18, 19,90 €
...au fond de l’effroi
Avec l’auteur de Sukkwan Island, le motif de la cabane prend une tonalité sombre et tragique.
Quand, après trente ans de mariage, Gary entend réaliser son vieux rêve de construire une cabane sur une île isolée en Alaska, il embarque son épouse Irène dans un paysage hostile et inquiétant, et se révèle incapable de mener à bien ce projet, comme de sauver son couple. Le rêve devient cauchemard et tragédie familiale. A rebours d’un nature writing optimiste, le genre se mue ici en écriture de l’angoisse et du drame.
PREMIÈRE PAGE :
MA MÈRE N’ÉTAIT PAS RÉELLE. Elle était un rêve ancien, un espoir. Elle était un lieu. Neigeux, comme ici, et froid. Une maison en bois sur une colline au-dessus d’une rivière. Une journée couverte, la vieille peinture blanche des bâtiments rendue étrangement brillante par la lumière emprisonnée, et je rentrais de l’école. J’avais dix ans, j’avançais seule, j’avançais à travers les amas de neige sale dans le jardin, j’avançais jusqu’à notre porche étroit. Je ne me souviens pas du cours exact de mes pensées en cet instant, je ne me rappelle pas qui j’étais ni ce que je ressentais. Tout cela a disparu, effacé. J’ai ouvert notre porte d’entrée et j’ai trouvé ma mère pendue aux chevrons. Je suis désolée, ai-je dit, puis j’ai reculé avant de refermer la porte. J’étais à nouveau dehors, sous le porche.
Tu as vraiment dit ça ? demanda Rhoda. Tu as dit que tu étais désolée ?
Oui.
Oh, Maman.
C’était il y a longtemps, dit Irene. Et c’était quelque chose que je n’arrivais pas à voir à l’époque, alors je peux encore moins le voir aujourd’hui. Je ne sais pas à quoi elle ressemblait, pendue là-haut. Je ne me souviens de rien, seulement que c’était là.
Rhoda se rapprocha de sa mère sur le canapé et lui passa le bras autour des épaules pour l’attirer à elle. Elles observèrent le feu. Un pare-feu en métal était installé devant, de petits hexagones, et plus Rhoda les regardait, plus ces hexagones semblaient composer la paroi arrière de l’âtre, dorée par les flammes. Comme si le mur de soutien, noir de suie, pouvait être révélé ou métamorphosé par le feu.puis son regard se déplaçait et elle ne voyait à nouveau plus qu’un simple pare-feu.
Davis Vann, Désolations, Gallmeister, 23 €
« Pendant longtemps, j’ai eu peur de lire Motorman. »
« Pendant longtemps, j’ai eu peur de lire Motorman. (…) Ce n’est pas un livre difficile, inutilement éprouvant, mineur ou vainement cérébral. Motorman est une œuvre centrale, vibrante de mythologie, créée par un artisan de la langue qui manifestement faisait office de médium et captait l’histoire du récit quand il l’a écrite. C’est un livre traitant de l’avenir qui nous vient du passé, et nous sommes étonnamment pris en son milieu. »
Ben Marcus, 2004
PREMIÈRE PAGE :
Moldenke resterait.
Quand il était petit on le gardait dans une maison qui tombait en ruine, un bâtiment avec des gémissements structurels, dont les avant-toits craquaient dans la chaleur estivale et retenaient les glaces hivernales.
À cette époque la cage thoracique de Moldenke abritait deux poumons et un seul cœur.
Il eut une enfance raccourcie, ne connut la jeunesse et l’insouciance qu’à faible degré.
La plupart des phénomènes le laissaient perplexe et lui faisaient entreprendre des promenades sans but parmi les arbréthers sans feuilles. Il ajustait ses lunettes de protection, ses compresses de gaze, et étudiait le vol des oiseaux, les voyait darder des regards apeurés en direction de la terre.
Il appuyait le visage contre la vitre du hublot de sa chambre à la tombée du printemps et attendait l’oiseauvert. L’oiseauvert tournait autour d’un éther à l’agonie, sculptait à coups de bec des spirales dans son écorce sèche. Moldenke se repliait sur une chaise et regardait l’oiseauvert à l’œuvre, notant ses habitudes, son comportement, ses essences :
Coups de bec rapides suivis de pauses. Longue langue agile recouverte d’une substance comme de la gelée, bien pour fouiller dans les écorces d’arbre à la recherche de larves et et cetera. Quand la langue est rétractée, elle s’enroule apparemment autour du cerveau.
Les choses étaient détendues en ce temps-là pour Moldenke. Il était libre et vert frais, avec d’éclatants soleils derrière lui, des spirales devant.
David Ohle, Motorman, Cambourakis, 18 €
La consécration pour un auteur majeur
David Grossman est enfin reconnu par les lecteurs français pour ce qu’il est, un des plus grands écrivains israéliens et, tout simplement, un immense romancier.
Son livre est là pour le prouver. L’histoire d’Ora, l’héroïne, de ses des deux amours, Ilan et Avram, de ses deux fils, Adam et Ofer est une des plus belles qu’il nous ait été donnée de lire ces derniers temps. Le temps d’une randonnée en Galilée, entreprise pour tenter d’échapper à la possible annonce de la mort de son fils, parti en manœuvre avec l’armée israélienne, Ora revient sur sa vie, ses amours, ses doutes. On y voit ses fils grandir, passer à l’âge adulte. On y est confronté à l’histoire de l’état d’Israël, à la violence quotidienne et à l’état de guerre permanent avec lesquels il faut apprendre à vivre. David Grossman s’y révèle un écrivain passionnant, entremêlant destins individuels et histoire contemporaine avec un brio et une force qui convaincra tous les lecteurs. Si vous ne connaissez pas encore David Grossman, il est temps pour vous de vous plonger dans ce magnifique roman !
PREMÈRE PAGE :
Prologue, 1967
— Hé toi la fille, tu vas te taire !
— Qui es-tu ?
— Tais-toi, je te dis ! Tu as réveillé tout le monde !
— Mais je la tenais
— Qui ?
— Nous étions assises sur le rocher
— De quel rocher parles-tu ? Tu vas nous laisser dormir, oui ?
— Et puis elle est tombée
— Tout ce grabuge, ces hurlements...
— Je dormais...
— En plus tu as crié !
— Elle m’a lâché la main et elle a basculé
— Ça suffit ! Rendors-toi !
— Allume la lumière
— Tu es folle ! Ils vont nous tuer si on le fait Attends ...
— Quoi encore ?
— J’ai chanté ?
— Oui, et tu as braillé aussi, la totale, quoi. Ça suffit maintenant, mets une sourdine
— J’ai chanté quoi ?
— Ce que tu as chanté ?!
— Pendant que je dormais, qu ’ est-ce que j’ai chanté ?
— Est-ce que je sais ? Dis plutôt que tu beuglais. Elle me demande ce qu’elle chantait, celle-là...
— Tu ne te rappelles vraiment pas les paroles ? Tu es tombée sur la tête ? Je suis à moitié mort
— Qui es-tu, au fait ?
— La chambre numéro 3
— Tu es en quarantaine, toi aussi ?
— Je dois y aller
— Non, ne pars pas ... Tu es encore là ? Attends ... hé toi ... il est parti ... J’ai chanté quoi, à la fin ?
David Grossman, Une femme fuyant l’annonce, Seuil, 22,50 €
Drame bourgeois
C’est au chevet de sa fille accidentée qu’Elvire se précipite et c’est là que toute la retenue d’une vie de soumission va éclater.
À nouveau Hélène Lenoir convoque la Famille ; une famille aisée de la bourgeoisie catholique qui prend la forme d’un monstre aux codes inébranlables qui broie et qui rejette.
PREMIÈRE PAGE :
Elle l’a appelé pour lui dire qu’elle avait réussi à avoir des places pour le vendredi soir. Contente, ça s’entendait.
— Mais tu sais très bien que je ne peux pas moi, vendredi, tu ferais donc mieux de me dire que tu as décidé d’y aller avec quelqu’un d’autre.
— On verra, on verra ! ... Tu es où, là ?
— Je t’attends. Il est vingt-cinq et j’aimerais bien commander.
— Oui, alors pour moi, la salade du jour et un Perrier citron, je meurs de soif ! J’y suis dans trois minutes.
Songeuse, elle a poussé son vélo sur le trottoir en remontant vers le carrefour, s’est arrêtée au soleil, a regardé son portable, hésité, soupiré, puis, d’un coup de pouce, elle l’a rappelé : Tu m’en veux ? ... Je suis pourtant pas en retard et j’ai eu ton DVD, je te l’apporte, t’es content ?
— Ok, alors grouille maintenant !
Mais elle a pris son temps pour appuyer son vélo contre la vitre de l’abribus où elle pouvait se voir boutonner sa veste, réenrouler autour de son cou ses fines écharpes à dominantes mauves, tirer sur sa courte jupe-culotte et lisser aux genoux son collant parfaitement assorti, pensant : J’ai mes places, j’irai toute seule, j’essaierai de revendre l’autre, ou même pas, j’ai gagné au loto, j’ai vingt-quatre ans, je peux me payer deux places de théâtre pour moi toute seule, m’offrir une fois, une fois dans ma vie m’offrir ce luxe de n’avoir personne à côté de moi, lui — lui qui n’y va que pour me faire plaisir et bouge tout le temps ou s’endort, crevé bien sûr et en retard, il arrive toujours en retard, énervé, mais gare à moi si j’ose râler, me plaindre de l’avoir attendu et d’entrer dans la salle deux minutes avant la fermeture des portes, tout ce que je déteste, et je dois le remercier en plus de s’être démené pour moi, il est exactement comme papa...
Hélène Lenoir, Pièce rapportée, Minuit, 14,50 €
Héros et salauds : histoires de France
Premier roman d’une étonnante maîtrise stylistique et de composition, frappant par son ambition, son ampleur, son intelligence. Il détonne heureusement dans le panorama actuel de la littérature française.
À Lyon, le narrateur rencontre un étrange aquarelliste, Victorien Salagnon, qui va l’initier à la peinture et lui raconter sa vie. Victorien, adolescent, fit partie de l’armée clandestine qui contribua à libérer la France des nazis. Etant resté dans l’armée, de héros de la Libération il devient un salaud des guerres coloniales : l’Indochine, les massacres d’Alger… Il incarne ainsi un certain parcours de l’histoire de France et en devient un symptôme. Alternant des chapitres de « roman » et de « commentaires », tressant ainsi les aventures du soldat artiste et du narrateur demi-sel, Jenni raconte soixante-dix ans de l’histoire de France et analyse la situation actuelle, où tout est prêt à exploser.
PREMIÈRE PAGE :
COMMENTAIRES I
Le départ pour le Golfe des spahis de Valence
Les débuts de 1991 furent marqués par les préparatifs de la guerre du Golfe et les progrès de ma totale irresponsabilité. La neige recouvrit tout, bloquant les trains, étouffant les sons. Dans le Golfe heureusement la température avait baissé, les soldats cuisaient moins que l’été où ils s’arrosaient d’eau, torse nu, sans enlever leurs lunettes de soleil. Oh ! ces beaux soldats de l’été, dont presque aucun ne mourut ! Ils vidaient sur leur tête des bouteilles entières dont l’eau s’évaporait sans atteindre le sol, ruisselant sur leur peau et s’évaporant aussitôt, formant autour de leur corps athlétique une mandorle de vapeur parcourue d’arcs-en-ciel. Seize litres ! devaient-ils boire chaque jour, les soldats de l’été, seize litres ! tellement ils transpiraient sous leur équipement dans cet endroit du monde où l’ombre n’existe pas. Seize litres ! La télévision colportait des chiffres et les chiffres se fixaient comme se fixent toujours les chiffres : précisément. La rumeur colportait des chiffres que l’on se répétait avant l’assaut. Car il allait être donné, cet assaut contre la quatrième armée du monde, l’Invincible Armée Occidentale allait s’ébranler, bientôt, et en face les Irakiens s’enterraient derrière des barbelés enroulés serré, derrière des mines sauteuses et des clous rouillés, derrière des tranchées pleines de pétrole qu’ils enflammeraient au dernier moment, car ils en avaient, du pétrole, à ne plus savoir qu’en faire, eux. La télévision donnait des détails, toujours précis, on fouillait les archives au hasard.
Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, Gallimard, 21 €
Demain je partirai...
Un roman japonais écrit par un auteur français, il y a de quoi éveiller notre curiosité. Mais quand on sait que l’écrivaine n’est autre que Christine Montalbetti, alors là, on fonce ! Avec L’évaporation de l’oncle, on entre dans la vie des évaporés, nom donné à ceux qui un jour, décident de tout quitter sans laisser de trace. À travers quelques personnages, l’auteur nous entraîne dans des paysages remplis d’étrangetés et de fables. Un voyage poétique où l’on croise des sortes de samouraïs, des amitiés indéfectibles et des désirs inavoués. Le tout orchestré par l’humour subtil et jouissif de Christine Montalbetti.
PREMIÈRE PAGE : Prologue
Il y avait toujours eu, dans la présence de l’oncle, dans la manière dont il se tenait dans la maison, dont il y portait son corps d’oncle en visite, et surtout quand il se postait sur la galerie extérieure, mains dans les manches de son kimono, et le regard enfoui dans ce qui ne devait pas être exactement le jardin (les feuilles elliptiques du plaqueminier, les frondaisons plumeuses des bambous, le dessous tomenteux du feuillage d’un paulownia), mais des images intérieures qui se laissaient absorber par la végétation, je ne sais quoi d’impénétrable, qui émanait de son mutisme, de la façon dont les traits de son visage alors se composaient (une absence, aussi, dans l’œil), comme s’il remuait en lui-même de petites choses cachées, obscures, impossibles à communiquer, et qui ne cessaient de l’assaillir. Elles devaient l’asticoter, revenir malgré lui quand il les chassait, elles ricochaient et revenaient, têtues, sûres de leur fait. Et il continuait de les malaxer, comme ça, face au jardin, comme une chose qu’il fallait bien faire, qu’il avait pris l’habitude de faire, debout sous l’auvent, silencieux, naturellement installé dans ce labeur machinal, indéfiniment occupé à pétrir la pâte de ses secrets.
Christine Montalbetti. L’Évaporation de l’oncle, P.O.L, 19 €
Un petit fascicule intitulé « Nos livres préférés » est à votre disposition dans vos librairies. Comme l’année précédente nous vous présentons quelques uns de nos choix parmi les centaines de livres de cette rentrée si riche en surprises et en découvertes.
Venez donc découvrir John Burnside, Eleanor Catton, Patrick Deville, David Grossman, Alain Jaubert, Alexis Jenni, Hélène Lenoir, Adam Levin, Céline Minard, Christine Montalbetti, Lorette Nobécourt, David Ohle, Alain Turgeon, David Vann... et bien d’autres encore !
Bonne lecture