Neuf hommes sur un bateau, des armes cachées dans les cambuses. Chacun a quelque chose de pas très clair sur la conscience et des raisons d’en vouloir aux autres ou au reste du monde... De quoi animer un voyage au long cours qui, parti du Grand Nord, se finira dans les mers glaciales du Sud.
Stefán Máni a grandi à Olafsvik, un village de pécheurs situé à l’extrémité de la péninsule de Snaefellsnes. Noir océan a reçu, en 2007, le prix de la Goutte de Sang qui récompense le meilleur roman policier/thriller islandais.
Extrait :
La carcasse brun-rouille repose sous la mer, selon une inclinaison de trente degrés à l’arrière sur cinq à bâbord ; la proue surgit en biais de la glace et l’arrière du vaisseau se tient suspendu au bord d’une faille plus noire que la nuit. À la poupe, le château incline ses six étages, surplombant l’abîme de l’oubli, telle une maison hantée dont les fenêtres vides scruteraient le néant. À la lumière du jour, par beau temps, la clarté bleutée s’infiltre à travers la glace jusqu’aux profondeurs. Des phoques curieux viennent nager autour de l’épave, qui oscille par intermittence sous l’effet des courants marins, et laissent alors s’échapper un interminable grincement, des martèlements sourds, et une épaisse traînée 4e mazout qui, sous la clarté blafarde, se teinte de vert, de rose, de violet, remonte et stagne, coincée sous la glace, telle une aurore boréale sous forme liquide.
Ce qui sommeille pour l’éternité n’est pas mort ...
Un roman immense et rare, un de ces "monstres littéraires" qu’affectionne Claro tant comme traducteur qu’éditeur.
Au début, le volume et la densité peuvent rebuter le lecteur pressé. Une première « scène originaire », réussie, mais suivie par une autre qui la nie en la dédoublant, elle même remise en question dans la scène suivante... Où entre-t-on ? Vous entrez, tout simplement, dans un grand roman, qui n’est autre qu’une traversée des trois derniers quarts du XXe siècle, ses crises, ses convulsions, ses horreurs, ses instants de beauté arrachés au néant en marche. Trois voix, trois récits qui se tressent ensemble : tout est lié ou, du moins, a des échos, des répercussions ailleurs, dans d’autres vies. Les trajectoires se coupent, biffurquent, le hasard, si c’est de lui qu’il s’agit, prend une drôle de place dans ce monde où, selon certaines théories scientifiques, regarder vers le ciel, c’est regarder vers le bas. Drôle de cosmogonie ? Drôle de monde, plutôt.
Paul est étudiant en psychologie à Postdam. Il visite la ville voisine, Berlin et, voulant défendre un Asiatique agressé par des Skinheads, se fait passer à tabac. Sur son lit d’hôpital il discute avec un vieux monsieur, provisoirement aveuglé après une tentative de suicide. Il se nomme Jozef de Heers, est Allemand, Hollandais par sa mère, Juif et survivant de l’Holocauste. Il raconte sa vie à Paul et celui-ci la transcrit sur son ordinateur portable : nous la suivons au fil de son écriture, dans toute sa dimension tragique.
On suit aussi l’histoire de Paul qui, à Postdam, est colocataire d’une jolie jeune femme, vénitienne, astrophysicienne, qui recherche ce mystérieux « monopole magnétique ». Et son directeur de recherche (et amant) n’est autre que Golfarb, éminent chercheur dont on découvre l’étonnant parcours depuis l’enfance. Comemnt il a échappé aux Nazis grâce à sa mère et à un pot de poudre de riz, son arrivée à New York comme réfugié, ses débuts en mathématiques, ou ses révélations scientifiques dues à l’orgasme (en ceci, comme en autre chose, difficile de ne pas songer à L’arc-en-ciel de la gravité, de Pynchon) et sa reconversation grâce à un désarroi amoureux et, du coup, sa participation à l’élaboration... de la bombe atomique ! À quoi tiennent nos vies, nos trajectoires, les hasards qui les muent en destin...
Il y a tellement à dire : ce petit résumé ne peut servir que d’amuse-gueule, mais que j’espère apéritif. Malgré ses dimensions et son ambition, la lecture de ce grand roman est aisée (hormis, peut-être, quelques passages de vulgarisations scientifiques), grâce au style fluide et lumineux de Verhaeghen, bien rendu par l’excellente (une fois de plus !) traduction de Claro. Notons que l’auteur, Belge, s’était d’abord traduit lui-même du flamand vers l’anglais.
Tout contribue à faire de cet Oméga mineur un opus majeur.
Ecrit en 1989, au tout début de la carrière de romancier de Bolaño, ce roman est longtemps resté inédit. Il illustre pourtant déjà la maîtrise romanesque de l’auteur et porte en lui les principaux thèmes qui seront développés dans son œuvre ultérieure.
Enfant, Udo allait avec ses parents passer ses vacances en Espagne, sur la Costa Brava. Adulte, il décide d’y retourner avec sa compagne, Ingeborg. La toride Frau Else - sur laquelle il fantasmait adolescent - tient toujours l’hôtel, mais son mari est très malade et reclus.
Udo est un grand joueur du Jeu de la Guerre et sa spécialité est le jeu du Troisième Reich. Il écrit des articles dans des revues spécialisées et, cet été-là, doit écrire un long textant dévoilant une nouvelle stratégie ayant l’ambition de bouleverser ce jeu.
Ingeborg et lui rencontrent un autre couple d’Allemands, Charly et Hannah. Ils se lient d’amitié, ainsi qu’avec quelques locaux, le Loup, l’Agneau et le Brûlé, un étrange personnage défiguré par une étrange brûlure et qui loue des pédalos. On dit qu’il serait étranger, aurait été torturé dans son pays d’origine au régime dictatorial. Ces relations deviennent vite troubles... Y a-t-il ou non eu viol ? Qui est cet étrange Charly qui disparaît pour réapparaître, ou non ? Que se passe-t-il au fond dans cet hôtel ? Que trament entre eux les locaux et ce Brûlé qui, décidément, prend bien goût à ce jeu du Troisième Reich ? L’ambiance, qui devrait être torride et solaire devient vite trouble, glauque.
Il ne se passe apparemment pas grand chose et pourtant l’on n’arrive pas vraiment à décrocher du livre. Le suspens joue sur l’ambiance, on attend des détails, des réponses qui viennent tranquillement, plus loin, plus tard. C’est diaboliquement efficace. On assiste à la lente descente d’Udo, obsédé par son jeu et par Else, et qui arrive à en oublier l’essentiel. Mais qu’est-ce qui est essentiel ?
Fascinant, prenant, dérangeant, Le Troisième Reich, est à lire d’urgence.
Signalons aussi son chef-d’œuvre 2666, dont nous pensons (voir notre Gazette d’été) qu’il sera un classique du XXIe siècle, et la parution de l’excellente revue Cyclocosmia dont le numéro III est consacré à Bolaño.
Miroitement infini de la rivière, étranges chants d’oiseaux, variation de lumières sur les montagnes, course des nuages.
Miroitement infini de la rivière, étranges chants d’oiseaux, variation de lumières sur les montagnes, course des nuages, Anne Dillard arpente la nature sauvage le long de la Tinker Creek, note précieusement chaque sensation, chaque révélation et mesure le monde à l’aune de son pas. Par effet de miroir, la topographie du lieu devient cartographie de l’âme, dans une prose lumineuse, traversée de fulgurances.
"La seule réponse, probablement, c’est que la beauté et la grâce se manifestent, que l’on soit là ou non pour les vouloir ou en sentir intinctivement la présence. Le moins que l’on puisse faire, c’est essayer de se trouver là."
Ce "journal météorologique de l’esprit" obtint, à sa parution en 1975, le prix Pulitzer.
À signaler également, la parution, dans la même collection, de son ambitieux roman, Les vivants.
Ainsi s’achève la formidable fresque romanesque d’Anne-Marie Garat qui nous aura fait traverser le bouillonnant vingtième siècle.
Une ambitieuse trilogie familiale qui tient ses promesses : le romanesque et l’histoire s’y croisent sans fausse pudeur dans le souci de montrer avec justesse l’émotion de cette époque, ébranlée par les terribles soubresauts des conflits en cours. Des pans de la société confrontés à la modernité disparaissent, faute de s’adapter. Des révolutions se forment : les hommes et les femmes s’y engagent avec passion. Destins individuels et combats collectifs rythment cette trilogie qui constitue l’une des plus belles promesses de plaisir littéraire pour cet été.
Pense à demain, Actes Sud, 24 €
L’enfant des ténèbres, Actes Sud, 24 €
Dans la main du diable, Actes Sud, « Babel », 12.50 €
"Je crois que mon roman comporte autant de lectures qu’il contient de voix. Il peut se lire comme une agonie. Mais aussi comme un jeu."
On dit que le rythme littéraire n’est pas celui de l’actualité et c’est tant mieux ! Roberto Bolaño est sans doute un des écrivains majeurs de ces dernières années. Profitez de la publication en poche des détectives sauvages pour découvrir ce gros roman où la poésie et la terre du Mexique se disputent le cœur des Hommes.
Roberto Bolaño, Les détectives sauvages, traduit de l’espagnol (Chili) par Roberto Amutio, Folio, 10.90 euros
"Le plus grand contrebandier de hash est sorti de prison, il va vous plaire..."
Sexe, drogue et rock’n’roll ou comment, brillamment diplômé d’Oxford, on devient le plus grand trafiquant de haschich de tous les temps. Howard Marks, alias Mr Nice, est libre, après avoir été traqué par les efforts policiers conjoints de quatorze pays et avoir passé sept ans dans un pénitencier américain. Il vous raconte… sans rien omettre. Ni les détails, ni son célèbre sens de l’humour.
Howard Marks, Mr Nice, Une autobiographie, traduit de l’anglais par Odette Grille et Michka Seeliger-Chatelain, Mama éditions, 15,50 euros
Vous croyez connaître le Louvre ? Certes, vous savez qu’il s’agit de l’un des plus anciens palais de Paris, l’un des plus grands musées du monde et l’un des plus visités aussi (8 500 000 en 2009). Mais connaissez vous bien son histoire ? Ses collections ? L’ouvrage que publie Jean Galard dans la collection "Bouquins" est une fabuleuse somme, érudite sans pédantisme, vivante et éclairante. Un vrai guide du promeneur - et amateur - amoureux.
En attendant de rencontrer l’auteur à Denfert (le mercredi 19 mai à 19h), venez feuilleter ce fabuleux sésame de papier.
Entre autres événements mémorables de cette très belle année 1964, celui d’un record inattendu. Dans un film de Godard (Bande à part) trois personnages français battent un record important : celui de la visite la plus rapide du Louvre, détenu jusqu’à lors par un Américain de San Francisco, Jimmy Johnson, en 9 minutes 45 secondes. Le record tombait de deux secondes ! Aucun Américain, Jamaïcain ou Ethiopien n’a depuis osé s’y frotter.
Un autre Français, toutefois, a répliqué au Franco-Suisse, mais par un excès inverse : au minimalisme de la contraction du temps, il a préféré au contraire sa totale expansion. Jean Galard nous convie donc, dans ces Promenades au Louvre, aux antipodes du sport, à des longues, douces, troublantes, méditatives jouissives promenades au Louvre, en pas moins de 1133 pages. Le temps de lecture par page pour chaque individu étant aléatoire, je vous laisse calculer le temps qu’il vous faudra, rêveries incluses, pour faire une promenade complète, infiniment riche, de ce splendide musée.
Sept cents œuvres choisies dans tous les départements et cinq cents auteurs pour vous accompagner dans leur appréhension, compréhension, appréciation. Des écrivains, des critiques, des historiens, des poètes, des artistes... Diderot, Baudelaire, Bonnefoy, Claudel, Ruskin, Rodin, Cézanne, Artaud, Arasse, Panofsky, Bonnefoy, Quignard, Sollers, Jaubert : ces artistes de la sensation dite sont vos guides personnels, corvéables à merci, disponibles selon votre désir, à la simple demande de vos yeux et de votre curiosité.
Déjà indispensable.
Frank O’Hara (1926-1966) est inconnu en France. Pourtant, il passe pour un l’un des plus grands poètes américains du XXe siècle. L’éditeur nantais Joca Seria publie un premier ouvrage en français, les "Poèmes déjeuner".
Déjà, la couverture fait envie, et donne le ton, une « réflexion » des années 50 du grand Saul Leiter. Une ambiance lumineuse mais diffractée, un éclairage particulier sur le quotidien (le mot « subway » - le métro - inversé dans une vitrine à l’étrange soleil laineux, un personnage anonyme et acéphale, un taxi jaune...). New York vibre et l’on entend d’ici les bruits de klaxons, on sent son énergie insomniaque.
Frank O’Hara est né un mois après Miles Davis (ou deux mois avant, le mystère plane), et mort à quarante ans, deux mois avant André Breton. Il travailla au MoMA où il fut assistant conservateur, et chroniqueur pour Art news. Parmi ses amis, les peintres Willem de Kooning et Joan Mitchell, l’écrivain Eward Gorey (qui fut son co-locataire), le poète John Ashbery. Ce dernier confiant l’avoir vu écrire des poèmes d’un jet, à des moments divers (à son bureau du MoMA, au déjeuner, ou même dans une salle bondée) pour les mettre dans un tiroir et, la plupart du temps, les oublier.
Quittant son bureau à l’heure du déjeuner, il vadrouillait dans la ville, observant tout, notant des anecdotes, des sensations, des émotions :
« C’est l’heure du déjeuner et je vais
faire un tour dans le ronron coloré
des taxis. »
Ce sont des poèmes écrits sur le pouce, des poèmes de l’immédiateté, mêlant le trivial au grandiose, la pause-sandwich au poète (Rimbaud, Baudelaire) ou au peintre (Pollock, Dubuffet) :
« je me relève alors
fais du café et lis François Villon, sa vie si sombre
New York paraît éblouissante et la cravate remonte la rue au vent
J’aimerais qu’elle s’envole ».
L’émotion, l’évanescence, le poème comme la vie : comme un flash :
« ma vie tenue précairement entre les mains
voyantes des autres, leurs et mes impossibilités.
Est-ce cela l’amour, maintenant que le premier amour
est enfin mort, alors qu’il n’y avait nulle impossibilité ? »
Nous sommes des précaires qui, parfois, surgissons dans les mots.
Enrique Vila-Matas est dans les feux de l’actualité littéraire en faisant paraître deux nouveaux livres (chez Bourgois) et un recueil d’entretiens, réalisés par son excellent traducteur, André Gabastou (Argol).
Premier volet aujourd’hui sur son roman, Dublinesca.
On le sait, c’est la crise. Et le livre aussi est en crise, encore, comme souvent, à défaut d’être mort comme certains frileux le proclamment depuis si longtemps... Ce coup-ci, c’est le livre de papier qui est en crise. Riba était éditeur, mais il a fait faillite. Bien qu’il ait soixante ans, il va déjeuner tous les mercredis chez ses parents, auquel il n’ose pas avouer qu’il a dû se séparer de sa maison d’édition.
Riba rentre de Lyon. Il était invité un colloque mais, ne voyant personne venir le chercher dans sa chambre, il décide tout simplement de repartir pour Barcelone, non sans élaborer une théorie générale du roman.
Il a fait faillite, le livre de papier est en crise... il est même, pour Riba, tout simplement mort. Il convient donc de l’enterrer, et pas n’importe comment. Quel lieu, quel jour pourrait être symboliquement à la hauteur de l’événement ? Riba trouve : le 16 juin à Dublin, pour Bloomsday, le fameux jour où se déroule l’action d’Ulysse de Joyce. C’est aussi le jour de l’anniversaire de mariage de ses parents... Et Vila-Matas continue de s’amuser, puisque le père de Riba est né le 2 février 1922, c’est à dire à la fois le jour qu quarantième anniversaire de Joyce, et jour de la parution officielle d’Ulysse... C’est donc dire que son père a l’âge d’Ulysse, est Ulysse...
Il invite donc ses amis écrivains, et en avant pour Dublin, où bien des aventures les attendent.
Ce roman, Dublinesca, d’un nihilisme joyeux, allègre, permet à Vila-Matas d’étoffer sa bibliothèque d’amateur (les écrivains qu’il aime ont été publiés, pour la plupart, par son personnage éditeur). Il nous permet aussi de voyager, à New York, à Dublin, à Barcelone, mais surtout dans la littérature. Car c’est une étrange et rare faculté qu’a Vila-Matas de pouvoir citer, évoquer, nommer des textes, des titres, des écrivains sans jamais paraître pompeux ou pédant. La littérature est sa matière, son sujet — et le nôtre. Délicieux et joyeux vertige où l’on tourne, vole, danse avec les mots, les noms, les lettres, avec, pendant et après la lecture, l’intense et pourtant légère boulimie de lecture. Tout lire, tout bouffer, la bibliothèque, les livres, la vie même... Bon appétit !