Révélation posthume, mais révélation tout de même : il y a un an paraissaient en France Sylvia et Conteurs, menteurs. Les lecteurs français découvraient alors Leonard Michaels. Les éditions Christian Bourgois continuent leur bon travail en retraduisant Le Club.
Prenez The Women, de James Cukor, ce superbe film où n’apparaissent que des femmes qui parlent... d’hommes. Et de mariages. Et de divorces. Prenez aussi Husbands, de Cassavetes, notamment cette phénoménale scène de beuverie collective. On pourrait situer Le Club, de Leonard Michaels, quelque part entre eux. De quoi s’agit-il ? D’une bande d’hommes, qui ne se connaissent pas tous entre eux mais ont des liens par amis interposés. Ils se rencontrent pour former un club, sur le principe des clubs féministes (nous sommes sur la Côte Ouest fin des années soixante-dix). Le but ? Parler. Tout simplement. Parler, sans tabou. Se livrer. Parler librement (si c’est jamais possible), sans le regard, les oreilles, les yeux des femmes. Sans faire les malins.
De quoi parlent-ils ? Des femmes, bien sûr, des malentendus avec elles, de leurs désirs pour elles, de leurs misère sexuelle et affective. De leurs obsessions sexuelles, de leurs tentatives d’affranchissement qui virent souvent au fiasco, de leur impossibilité à dire l’essentiel.
Alors, les femmes en prennent parfois pour leur grade. Mais comme dans Femmes, de Sollers, ce sont souvent les hommes les plus ridicules. Les attaques de mysoginie que le livre a subies proviennent, comme d’habitude, de gens qui ne comprennent rien à la fiction, à l’art de la transposition, au dialogisme, à la multiplicité des voix et des personnages. Les personnages ne sont pas l’auteur et celui-ci s’acharne tout simplement à dire, en style, la vérité du monde, de la misère psychique, verbale et sexuelle des animaux humains. Cela ne vous plaît pas ? C’est pourtant notre monde, que vous le vouliez ou non. « Le mal se connaissant était moins affreux et plus près de la guérison que le mal s’ignorant, G. Sand inférieure à de Sade » (Baudelaire).
Certaines scènes sont vraiment très drôles et l’ensemble, on s’en doute, vire à la thérapie de groupe éthylique, voire au pugilat. Les révélations se suivent et les hommes sont, le plus souvent, surpris de leur levée d’inhibitions, de l’inconscient qui les parle.
Une grande réussite du fin moraliste anti-moraline qu’est Michaels et qui ne donne qu’une envie : lire enfin en français son journal, au titre à la Dylan, Time Out of Mind.
Cette année, Diane de Selliers nous propose une nouvelle merveille : L’Apocaplypse de saint Jean illustrée par les extraordinaires tapisseries d’Angers.
On n’arrête pas le fantasme des princes. Au quatorzième siècle, Louis d’Anjou décide de faire tisser la plus grande tapisserie jamais réalisée. Il fait appel au peintre Hennequin de Bruges, qui n’est autre que le peintre attitré de son frère, le roi Charles V, pour en réaliser les cartons. Quelques années de travail à peine, pour créer cette merveille. Imaginez : une tapisserie de quatre-vingt-quatre tableaux répartis en six ensembles, faisant six mètres de hauteur et cent trente de long, pour cent soixante-quinze mètres de surface. Une sorte de chapelle Sixtine avant l’heure, verticale, immense. Trop grande, peut-être : « On a donc fabriqué un chef-d’œuvre impossible à déployer dans son ensemble. » Malgré les panneaux manquants, c’est pourtant doublement possible : au Château d’Angers dans la vaste salle spécialement construite pour recevoir ce chef-d’œuvre, et dans ce merveilleux livre ou vous pourrez admirer les vues d’ensemble, les gros plans et les moindres détails, et suivre le texte de l’Apocalypse en regard, éclairé par les commentaires et analyses de Paule Amblard. Car ce texte mythique, effroyable par ses révélations (vous savez que le terme "apocalypse", en grec, signifie "révélation", "dévoilement", "mise à nu"), ce livre prophétique, hyper-symbolique, sur-codé, « contient autant de mystères que de paroles ». Ce qui, avouons-le, est extrêmement rare.
La réussite du livre est totale. Malgré l’effroi des prophéties, grâce à l’espoir révélé, par l’histoire incroyable de la tapisserie l’illustrant (utilisant une technique unique au monde rendant lisible l’envers comme l’endroit), cette sorte « Chapelle Sixtine » avant l’heure, mais aussi la fabrication impeccable de livre : tout contribue à en faire une petite merveille à offrir, à s’offrir.
Cet hiver et pour notre plus grand plaisir, Joëlle Jolivet est incontournable !
En étroite collaboration avec Gérard Lo Monaco pour l’ingénierie papier, elle a mis en images deux textes classiques, Moby Dick et L’homme qui plantait des arbres publiés par les éditions Gallimard Jeunesse. Les linogravures de Joëlle Jolivet, plutôt sombres, traduisent parfaitement l’atmosphère du roman de Melville, et la clarté de ses arbres rendent un bel hommage à l’optimiste poésie de Giono.

Pour les éditions hélium, elle a créé 10 p’tits pingouins, qui se baladent sur les textes pleins de fantaisie de Jean-Luc Fromental. et qui s’invitent sur votre frigo sous forme de magnets à la fois ludiques et pédagogiques ! Joëlle Jolivet pour tous les âges et pour tous les styles... incontournable, c’est bien ça !

10 p’tits pingouins (hélium, 14,90 €)
10 p’tits pingouins sur le frigo (hélium, 15,90 €)
L’Homme qui plantait des arbres (Gallimard Jeunesse, 11,90 €)
Coloriages (Les Grandes Personnes, 9,50 €)
Moby Dick (Gallimard Jeunesse, 25 €)
Les Colombiens sont cette année les invités de la manifestation Les belles étrangères organisée par le Centre National du Livre.
Parmi tous les auteurs invités, nous vous proposons de découvrir Héctor Abad dont deux livres sont publiés cet automne : ces textes nous ont tout particulièrement touchés.
Présenté par Mario Vargas Llosa, tout récent prix Nobel de littérature, le texte de Héctor Abad revient sur l’histoire de son père tué par des tueurs à gages en 1987 alors qu’il se présentait aux élections municipales à Medellin en Colombie.
Livre sur le rapport au père, roman familial, ce livre nous fait aussi découvrir la violence au quotidien en Amérique latine. Poignant à l’extrême, ce livre est un monument élevé par un fils à son père disparu trop tôt ; cependant, rien d’un monument écrasant et intimidant : ce témoignage est empreint de charme et de poésie, de passion et de colère ; il nous révèle un homme passionné et fragile, combattif et convaincu, croyant dur comme fer à la possibilité pour les hommes de modifier le destin de leur pays.
« Si les mots transmettent en partie nos idées, nos souvenirs et nos pensées – et nous n’avons pas trouvé jusqu’à présent meilleur véhicule pour le faire, au point qu’il en est encore qui confondent langage et pensée -, si les mots tracent une carte approximative de notre esprit, une bonne partie de ma mémoire a été transportée dans ce livre, et comme nous les hommes sommes tous frères, dans un certain sens, parce que ce que nous pensons et disons se ressemble, parce que notre façon de sentir est presque identique, j’espère avoir en vous, lecteurs, des alliés, des complices, capables de jouer sur les mêmes cordes dans cette caisse obscure de l’âme, si pareille chez tous, qui est l’esprit que partage notre espèce. « Souviens-toi, âme endormie », ainsi commence un des plus grands poèmes castillans, qui est la première inspiration de ce livre, parce que c’est aussi un hommage à la mémoire et à la vie d’un père exemplaire. Ce que je recherchais, c’était cela : que mes mémoires les plus profondes s’éveillent. Et si mes souvenirs entrent en harmonie avec quelques uns d’entre vous, et si ce que j’ai ressenti (et cesserai de sentir), est compréhensible et comparable à quelque chose que vous aussi sentez ou avez ressenti, alors cet oubli que nous serons peut s’ajourner pour un moment encore, dans la fugitive réverbération de vos neurones, grâce aux regards, rares ou nombreux, qui un jour s’attarderont un jour sur ces lettres. »
Héctor Abad :
L’oubli que nous serons. Editions Gallimard. Collection Du monde entier. Traduit de l’espagnol (Colombie) par Albert Bensoussan
Traité culinaire à l’usage de femmes tristes. Editions Lattès. Traduit de l’espagnol (Colombie) par Claude Bleton
« Je ne peux même pas vous dire combien de belles choses je vois ici à Paris que les autres ne voient pas. »
Kertész
Kertész est poète, jardinier et voyant ; il est le photographe pensif tant ses images « faisaient réfléchir, suggérant un sens – un autre sens que la lettre. Au fond, la photographie est subversive, non qu’elle effraie, révulse ou même stigmatise, mais lorsqu’elle est pensive. » (Roland Barthes)
Michel Frizot & Annie Laure Wanaverbecq, Kertész (Jeu de Paume/Hazan, 49 €)

« Avant : chaque cliché, Il y a un échange silencieux entre l’objet et l’âme, un accord afin que la réalité ne sorte pas comme d’une photocopieuse, mais soit !fixée dans un espace dénué de temps, pour développer à l’infini la poésie du regard... »
Mario Giacomelli, Le noir attend le blanc (Actes Sud, 59 €)

Tel un nomade au gré des saisons et des lumières, Depardon photographie la France en guettant les traces de l’homme sur le territoire. 300 photographies prises à la chambre ; un exercice imposé pour dégager une unité, celle de notre histoire commune.
Raymond Depardon, La France (Seuil/BNF, 59 €)

Aviateur et photographe, Alex MacLean a accumulé, tout au long de ses voyages solitaire dans l’immensité des paysages américains, nombre de notations esthétiques et militantes. Il rend, compte avec ce livre qui se présente comme une sorte de carnet de bord aérien.
Alex MacLean, Chroniques aériennes (La Découverte, 39 €)

Avant d’être le chef-opérateur emblématique de la Nouvelle Vague, Raoul Coutard est photographe militaire durant la guerre d’Indochine. En marge des reportages sur les opérations militaires, ses images capte en couleur, un récit exceptionnel, celui d’hommes et de femmes réunis sous « le même soleil » d’Asie.
Raoul Coutard, Le même soleil. Indochine 1945-1954, (Le bec en l’air, 32 €)

C’est le troisième livre traduit en français de Damián Tabarovsky. Si les deux premiers étaient passés relativement inaperçus, gageons qu’il en ira tout autrement pour celui-ci.
Dami n’a guère de chance. Chaque fois qu’il est au bord de réussir professionnellement, une maladie surgit qui l’empêche de franchir le cap. Hernie discale, ulcère dû à l’excès de médicaments, un ongle incarné ou cytomégalovirus : tout semble concourir à son échec professionnel. Tout ? C’est son corps qui l’en empêche : « Le corps se présente à lui comme un excès, une dépense improductive, une surdose. » Entre la somatisation et le désir inconscient d’échec, la théorie économique de Bataille (dépense improductive, "part maudite") vient à la rescousse comme clé possible, comme symptôme politique.
Car le regard de Dami sur le monde devient de plus en plus critique. Intelligent, bon sociologue, il est performant dans sa boîte de conseil, sur les "nouvelles tendances". Son nouveau rapport est excellent, mais l’hernie discale l’empêche de le lire, provoquant la catastrophe : sa mise à l’écart et son licenciement. Catastrophe, vraiment ? Au fond, Dami est obligé de bouger, de trouver un autre travail. Ce qu’il fait. Puis autre maladie, autre désœuvrement, puis autre travail. Cycle infernal, ou au contraire, saine mobilité, traversée du corps social, nouveauté permanente ? Son désir de marginalité se trouve aussi comblé, comme malgré lui. Paradoxe ? Certes, le superbe et drôle roman de Tabarovsky en est truffé. Ainsi de diverses réflexions : « aucune répétition ne se répète exactement, aucune photocopie ne plagie la réalité ; au contraire, toute répétition défie l’original, toute reproduction transgresse l’origine ». Dans les faits aussi, les signes sont ambivalents, seule l’analyse critique du narrateur et du lecteur peut permettre de démêler quelque chose à l’écheveau de la vie.
Alors, la maladie comme métaphore ? Non : « La maladie a de nombreuses métaphores (le capitalisme, la solitude, la décadence, la fragilité, la guerre), mais elle-même, en revanche, n’est pas une métaphore. » Elle est « dépouvue de métaphore, de sens, de représentation ». Dami veut mettre fin aux métaphores. Un espoir ? Peut-être. « La langue de la maladie doit être inventée, tout comme la langue de la littérature. » Ou à réinventer en permanence.
Et la douleur ? « La douleur rend les gens idiots, niais, stupides ». « On apprend de la douleur. Qu’est-ce qu’on apprend ? Rien. On n’apprend rien. » « La douleur tue l’ironie, décapite n’importe quelle situation drôle, suspend l’intelligence et le bon goût ; elle pervertit n’importe quelle bonne intention. » Et pourtant - nous ne sommes pas à une joyeuse contradiction près -, malgré la douleur de Dami, l’ironie sourd de partout, la drôlerie l’emporte, perforant l’horizon des différentes formes de banalité de nos vies. « La banalité est la vraie philosophie révolutionnaire de notre époque ». A chacun d’y entendre, ou non, le rire qui y pointe.
Il y a quelque chose de pathétique à tenter de résumer l’irrésumable, à éclairer de sa lampe de poche une tornade d’ombre et de lumière. Mais puisque l’on aime jouer, on peut toujours, en attendant la venue de Claro (le jeudi 30 septembre à 19h), lancer un appel de phare pour tenter d’y voir encore plus clair.
En une vaste fresque, Balzac jouait avec ses personnages en les faisant revenir dans divers romans de sa Comédie Humaine. Claro, lui, s’empare des personnages du roman de Frank L. Baum, Le Magicien d’Oz et leur fait vivre une autre vie. Une de plus : le cinéma s’en est emparé, déjà, à quelques reprises. Sauf qu’il ne s’agit pas ici d’une adaptation, mais bien d’une mise en liberté des personnages, lâchés dans un monde hostile, celui de la première moitié du XXe siècle.
Le roman joue sur cette fugue ─ à entendre aussi musicalement ─, où les voix du roman original, des adaptations filmiques, d’autres textes s’entremêlent joyeusement dans cette apocalypse débridée. On pourrait prendre pour exemple le personnage de Nick Chopper, « homme creux » s’il en est (il est fait en tôle), qui, après réparation par un médecin de sa blessure par un obus, entend de drôles de voix qui résonnent en lui, et l’on entend une voix déclamer un poème de T.S. Eliot, « Les Hommes creux », qui résonne de manière particulièrement sensible pour lui et pour son copain Oscar Crow, l’épouvantail (je vous rappelle le début du poème : « Nous sommes les hommes creux / Les hommes empaillés ». Pour eux comme pour l’ensemble des personnages de CosmoZ, avec le leitmotive « Est-ce ainsi que commence le monde ? », interrogation qui retourne l’affirmation d’Eliot, « C’est ainsi que finit le monde ». Ici, non sur un murmure, mais sur une série d’explosions. Et entre les deux ? Les mots, les aventures, les sensations. Claro invente, réinvente, secoue le cocotier, confronte les histoires à l’Histoire. De son shaker ressort un coktail savoureux, mêlant l’âpre du tragique au sucré fantaisiste, fort pour les amateurs de limonade, réconfortant pour les autres. A la vôtre...
Un seul appel de phare, j’ai dit, le reste, c’est pour jeudi.
Un petit fascicule intitulé "Nos préférences" est à votre disposition dans vos librairies. Comme l’année précédente nous vous présentons quelques uns de nos choix parmis les centaines de livres de cette rentrée si riche en surprises et en découvertes.
Venez donc découvrir Rodrigo Fresán, Claro, Don DeLillo, Philippe Forest, Sofi Oksanen ou encore le sompteux et émouvant ouvrage sur Frida Kahlo... et bien d’autres encore !
Bonne lecture
Saviez-vous que la photographie a eu une influence déterminante sur l’œuvre de Frida Kahlo ? 401 photos exhumées des archives privées du grand peintre mexicain. Ses amis, ses amours : une vie, et non des moindres, défile sous nos yeux... une Frida blessée, amoureuse, belle et fragile. Émouvant !
« Je savais que la champ de bataille de la souffrance se reflétait dans mes yeux. Dès lors, je résolus de regarder droit dans l’objectif, sans ciller, sans sourire, décidée à montrer que je serais une bonne lutteuse jusqu’au bout ».

La Casa Azul, la maison de Frida Kahlo et de Diego Rivera, « d’une colombe et d’un éléphant »(Le Clézio), est transformée en sanctuaire. En 2004, on creusera les murs des salles de bains pour y extraire plus de 5000 photos, des livres de croquis, des jouets…

Toute la vie de Frida Kahlo semble défiler dans ces photos, des plus intimes, sa famille, son père, ses amours, ceux de Diego Rivera, les artistes, écrivains, hommes politiques, proches du couple, Marcel Duchamp côtoie André Breton, Georgia O’Keeffe, Alfred Stieglitz, Tina Modotti, Edward Weston, Nickolas Muray ou encore Léon Trotsky…
Et les photographies de la malade (elle se nomme ainsi) : « Entre 1946 et 1950, la malade est dans des conditions pires que jamais, avec des douleurs constantes dans la colonne, perte de poids (de 54 K. à 42). État générale déplorable. Incapable de se suffire à elle-même. Dépression nerveuse. »

Et encore son père et les innombrables non identifiés et les photos déchirées, « mutilées », à la découpe chirurgicale pour certaines d’entre elles.

Les marques des lèvres de Frida Kahlo comme des baisers lancés à la postérité…

Certains croyaient que Contre-jour, le roman monstre de Pynchon, traduit il y a deux ans, serait son testament littéraire et son dernier livre. Il n’en est rien, heureusement pour nous : Vice caché paraît, dans une très belle traduction de Nicolas Richard.
Pour beaucoup, Pynchon est l’auteur de lourds pavés plus ou moins lisibles, étranges, et paranoïaques. Certes V, L’arc-en-ciel de la gravité (qui vient de paraître en poche) et Contre-jour sont des romans dont l’ampleur, tant physique que symbolique, peut laisser pantois. Mais jamais sur sa faim.
Le nouvel opus de Pynchon, Vice caché, est un roman noir ; c’est du moins la trame principale et apparente du roman. Nous sommes fin 1969, début 1970 à Los Angeles. Doc Sportello est un « privé » qui vit sur la plage, au-dessus d’une boutique de surf. Un soir, il reçoit la visite d’une ex petite amie, la séduisante Shasta, qui lui fait part d’un complot visant à enlever son actuel amant, le magnat de l’immobilier Mickey Wolfmann. Doc mène l’enquête, à laquelle se greffent vite d’autres demandes d’enquête, qui tournent autour de Wolfmann et de Coy Harlingen (qui passe pour être mort par overdose mais joue du saxo dans des clubs de jazz, apparaît comme agitateur à la télé...) et convergent vers l’étrange société du Croc d’Or et de ce voilier du même nom, qui mouille en ce moment non loin.
« Bigfoot » Bjornsen, le policier aux manières brutales, est-il un allié dans l’histoire ? Meurtres crapuleux, réglements de compte, poursuites en voiture, corruption policière, rien ne manque à l’ambiance du « noir » bien ficelé, y compris les nombreuses allusions aux romans (Chandler, notamment) et aux films noirs (toujours suivis de leur date de parution dans le texte !). Un peu de parodie, donc, de l’humour bien pynchonien (notamment dans les noms, toujours aussi loufoques, entre Jason Velveeta, Pat Dubonnet, Sortilège, Bambi...)
J’ai dit noir ? Mais quoi de plus lumineux que ce roman, au fond ? Ses deux derniers ouvrages jouent avec les contrastes et les émanations lumineuses : spath d’Islande (qui diffracte la lumière), boule de feu parlante, électricité et explosions en tout genre dans Contre-jour ; halos lumineux, brouillards colorés, hallucinations à diverses substances, écrans télé et cette période, la charnière 1969-70, qui commence à plonger dans la noirceur alors que la période qui précédait avait été une éclaircie : « et Doc était là, n’ayant rien pris, empêtré dans une poisse bas de gamme dont il ne trouvait pas la sortie, à se dire que les Sixties Psychédéliques, cette petite parenthèse de lumière, risquaient de se clore après tout, et que tout serait perdu, rappelé à l’obscurité... »
La lumière s’éteint, ou plutôt on tente de l’éteindre. On a beaucoup glosé sur la paranoïa dans les romans de Pynchon. Elle est toujours présente, certes, et Doc Sportello, grand fumeur de marie-jeanne, n’y échappe pas. Mais chez lui, aiguë, elle sert à trouver l’ouverture, à créer la lumière. Pour l’ordre établi, par contre, il en va bien autrement. Les événements de Watts (l’auteur a écrit un texte sur ces émeutes) sont survenus à peine cinq ans auparavant ; les consciences, peurs et animosités sont encore à vif. Plus encore, nous sommes au cœur de l’affaire Charles Manson (1969, procès en 1971) et les hippies sont ostracisés par ce crime. Contrôles fréquents, chasse aux sectes, méfiance généralisée, la liberté descend d’un cran.
Politique, Pynchon ? Oui, comme toujours. Richard Nixon, une fois encore, est visé (notamment l’affaire des faux billets de dollar à son efigie, la guerre du Vietnam), mais aussi Ronald Reagan, alors gouverneur de la Californie. Mais cette fois-ci, Pynchon attaque nettement la spéculation immobilière, la corruption politique et policière, et le capitalisme
Il y a tant à dire, sur la musique qui accompagne le livre (jazz, rock, toute une b.o. du livre à faire !), sur les perceptions, sur cette voix lointaine de l’écrivain qui écrit aujourd’hui, mettant en perspective les changements survenus entre cet âge d’or (ou de golden...) et le nôtre : urbanisme, technologie (ordinateurs, téléphonie mobile). Pour entendre cette voix physique, en plus de celle qui sourd doucement du roman, écoutez cette bande annonce promotionnelle diffusée par Penguin : on dit que ce serait celle du Maître lui-même. Mais comment savoir... Le mieux, de toute façon, est de se plonger de façon urgente dans ce grand livre et de distendre ─ et tordre ─ le Temps.
PS : ceux qui souhaitent lire Pynchon en anglais peuvent trouver certains de ses livres à l’Arbre à Lettres, notamment Inherent Vice.