Lisez "Phrixos le fou" !

posté par Elodie Bastille 9 mai 2013

Ni un peu, ni beaucoup, ni même passionnément, mais bien absolument à la folie. Voilà comme nous aimons le premier volet du "Jardin des sept crépuscules" de l’Espagnol Miquel de Palol.

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Phrixos le fou

Une guerre nucléaire a éclaté. A Barcelone, la ville n’est plus que le fantôme d’elle-même : scènes de pillage, de panique, etc., toute civilisation tombe peu à peu en ruines. Un jeune homme, le narrateur, se voit offerte l’opportunité de quitter la cité catalane pour se mettre en sécurité. Perché au sommet de montagnes isolées, un abri l’attend, où d’autres ont déjà trouvé refuge. Au terme de son voyage, bien loin de tout ce qu’il imaginait, c’est une véritable forteresse aux allures de palais qu’il découvre. Une architecture d’un faste hors-norme, des œuvres d’art d’un luxe rare, un aménagement des plus raffinés, quelques passages secrets ou encore un mystérieux jardin où croît une végétation dont l’existence à cette altitude défie les lois de la nature : le lieu se révèle peu à peu des plus sublimes et surprenants. Et les autres « réfugiés », tous éminents représentants de la haute société internationale, ne vont pas moins l’étonner. Dans ce décor somptueux, ils semblent oublier totalement les événements qui bouleversent la planète.

Entre incompréhension et indignation, notre héros hésite à réagir et faire connaître ses sentiments, quand bientôt les discussions s’orientent vers l’histoire de la banque Mir, établissement parmi les plus puissants au monde. À tour de parole, les uns et les autres livrent une version de faits dont ils ont parfois été les acteurs principaux, et auxquels certains parmi les hôtes et auditeurs présents ont pu prendre part (où nous apprenons, en même temps que le héros, combien de proche en proche tous ici sont impliqués). Trois journées s’écoulent ainsi, au cours desquelles se dévoilent les différents pans d’une histoire en forme de saga familiale, où interviennent économie et politique, où s’invite une chasse au trésor, et dont les multiples acteurs voient leurs relations évoluer au gré des alliances et des conflits. Amour, amitié, complots, trahison, chantage, lutte pour le pouvoir : les récits qui se succèdent recèlent leurs révélations et leurs zones d’ombre sur les membres de la famille Mir et ceux qui gravitent autour, hommes et femmes dont le destin les apparenterait vite aux descendants des grandes tragédies grecques.

Et nous voilà, à l’instar du narrateur, totalement happé, tout autant captif de cette saga qu’ébloui et conquis par la maestria avec laquelle l’auteur mène sa fiction, multipliant histoires et sous-intrigues sans jamais perdre (ni nous faire perdre) le fil de son récit, ménageant ici et là quelques intermèdes et s’amusant aussi à glisser quelques pistes dont il faudra attendre pour savoir enfin si elles sont fausses ou non (rien de mieux que l’entretien de certain mystère pour créer le suspense et susciter cette attente qui font les lecteurs fervents et assidus). Le livre refermé, on a alors plus que très envie d’abord de remercier les éditions Zulma pour nous avoir fait découvrir l’œuvre de Miquel de Palol, et ensuite de leur demander qu’elles ne tardent pas trop à nous offrir les deux autres opus de ce Jardin des sept crépuscules. Car déjà il nous tarde vraiment trop de remonter à bord de cette formidable machine à voyager.

Imaginez, immense et magnifique, comptant autant de portes à pousser que de surprises à découvrir, un vaisseau que des cales aux ponts on imaginerait sans fin pouvoir explorer ; un bâtiment abritant un dédale de salles et de pièces toutes porteuses de secrets ; bref, un engin conçu pour vous faire oublier tout des rivages quittés et dont la destination, s’il vous importe bien de la connaître, se laisse toutefois peu à peu éclipser par le plaisir que vous prenez à la traversée. Eh bien, Phrixos le fou est un tel navire. Qui alors pour ne vouloir embarquer ? Et qui, ayant déjà goûté à cette aventure, pour ne plus dès lors espérer que cette unique chose : voir les amarres de nouveau jetées ? Vous l’aurez compris, nous sommes enthousiaste, de la plus heureuse et furieuse des façons.

Phrixos le fou, de Miquel de Palol, traduit du catalan par François-Michel Durazzo (Zulma, 22,50€).

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Voyage sur les canaux de France

posté par Elodie Bastille 9 mai 2013

La Petite Vermillon poursuit sa réédition des œuvres de Jean Rolin. Et c’est peu dire que cela nous réjouit.

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jean rolin

Voilà un homme qui a le voyage heureux. Capable par exemple, entre autres qualités avérées, de donner au récit de sa traversée de la France par les canaux – ô périlleux périple – des accents quasi épiques, et cela, soyons-en avisés, non pas pour vanter ses mérites dignes d’un Ulysse ou ses tout hypothétiques talents de barreur, non pas donc pour hisser haut son statut de héros, mais bien pour mieux s’amuser et sourire de ses menues mésaventures ou dépeindre avec toute la force et tout le piquant nécessaires le caractère (et le physique non moins) de ces figures croisées ici et là le long de ces Chemins d’eau qui mènent « De Nantes à Brest », « De Sète au Rhône » ou bien encore « De la Marne au Rhin » (pour ne citer-là que trois des quatorze parties que compte ce livre).

Oui, voilà bien un homme qui a le voyage heureux et qui surtout – pour notre plaisir à nous – sait formidablement conter et décrire hommes et paysages qu’il scrute et embrasse d’un œil qui est tout autant celui d’un fin observateur que chargé de bienveillance. Jamais de médisance ici ou de critique qui éreinte : si l’on rencontre quelque personnage moins susceptible d’immédiate sympathie, mieux vaut alors en rire et ne pas s’irriter, ne pas s’appesantir et filer ainsi plus léger toujours plus avant du bon côté de la vie.

Oui, assurément, voilà un homme qui a le voyage heureux et qui nous fait une plus qu’excellente compagnie, que l’on soit ou non soi-même lancé sur les routes du voyage. Car s’il est bien incapable de rendre comestibles asperges, raves et artichauts (que certaine éclusière à bon prix lui aura cédés), car si donc il n’est pas des plus habiles aux fourneaux, pour ce qui est de notre idiome en revanche il est bien des plus aptes à nous en régaler, prenant tout le bon temps de la phrase qui s’allonge, pour mieux jouir et nous réjouir au gré de ses méandres des succulences d’une langue aux chair et substance ô combien riches d’infinies nuances et subtiles délices.

Oui, décidément, il fait très bon voyager avec Jean Rolin, qu’il vogue ou qu’il arpente et foule de ses pieds les terres où il fait escale. Et oui, définitivement, la France douce a bien du bon sous cette plume.

Chemins d’eau, Jean Rolin (La table ronde, 8,70€)

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A dégainer pour se dérider

posté par Elodie Bastille 9 mai 2013

On souhaite au héros octogénaire de ce nouveau polar autant de succès qu’au Vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire. Qu’on se le dise : les personnes âgées n’ont pas que de beaux restes, elles ont bien plus : de la ressource et du talent.

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Une Lucky Strike vissée au coin de la bouche, un .357 Magnum de chez Smith et Wesson pour meilleur ami, Buck Schatz est la preuve vivante que même avec près de 90 ans au compteur, on peut encore en avoir beaucoup sous le capot. Retraité de la police de Memphis, si cet ex-flic au tableau de chasse impressionnant est bien une véritable légende, cette dernière est en effet tout sauf de celles qui n’appartiennent tout entières qu’au passé. Vue qui décline, mémoire qui flanche, réflexes moins vifs, cerveau qui rencontre parfois quelque défaillance, si le corps exige certes qu’on ne manque pas de le ménager (il est tout de même un âge auquel le moindre pas de travers peut être fatal), Buck jouit toujours bien cependant des armes qui ont fait sa réputation : manière forte et humour tiré à froid (100% kasher et 100% déstabilisant), entre autres. Aussi ne fait-il pas bon le déranger et, pour les criminels, espérer surtout qu’il ne reprenne pas du service.

Tant pis pour eux, car l’enquêteur est de retour. Pour mettre la main sur Heinrich Ziegler et plus encore sur l’or que cet ancien officier SS avait réussi à faire sortir d’Europe avant de filer pour les États-Unis afin d’y commencer une nouvelle existence. Depuis l’époque du camp de Chelmno où il a bien failli laisser sa vie, Buck a de très vieux comptes à régler avec celui qui fut son tortionnaire. Autant dire qu’il n’est pas prêt à lâcher même si l’affaire s’annonce des plus compliquées : comment trouver la piste d’un homme censé être mort depuis plusieurs décennies et dont on ignore tout de la nouvelle identité ? Plus que sur la police, c’est sur l’aide inattendue de son petit-fils, étudiant en droit qui se fait appeler Tequila, que Buck va devoir ici d’abord compter – et découvrir par là même, tout sceptique et ignorant qu’il est des derniers progrès technologiques, de quels pouvoirs sont doués internet et autres outils informatiques. Aussi improbable et mal assorti qu’il est possible de l’être, ce duo va vite devoir prouver qu’il peut être efficace : à l’évidence ils ne sont pas seuls à chercher Ziegler et un premier cadavre vient leur annoncer, si besoin était, que la chasse au trésor ne sera pas sans risque.

Ne deviens jamais vieux ! est parfait pour ceux qui ont adoré L’inspecteur Harry (on dirait aujourd’hui pour les fans d’un Dr House reconverti en flic). C’est le polar idéal pour tous les amateurs d’anti-héros qui cachent bien leurs sentiments dans les plis d’une sale humeur à toute épreuve, râleur devant l’éternel, dont l’esprit sarcastique est capable de décocher des traits doués de blesser autrement mais non moins que des balles. Vif, servi par de bons dialogues et dont l’intrigue n’a rien à envier aux policiers les mieux réussis, voilà donc un roman qui fait une excellente lecture et est de très bon augure pour Daniel Friedman qui fait ici ses premiers pas d’auteur.

Ne deviens jamais vieux !, de Daniel Friedman, traduit de l’américain par Charles Recoursé (Sonatine, 20€)

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Berlin 1931, en noir et blanc

posté par Isabelle 3 avril 2013

Après la vague nordique qui a submergé les librairies ces dernières années, de nouvelles voix apparaissent dans le roman policier. Elles nous viennent d’outre-Rhin : Volker Kutscher en fait assurément partie.

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Fin juin 1931, Abraham Goldstein, tueur à gages new-yorkais, arrive à Berlin. Que vient-il y faire ? Le commissaire Gereon Rath est chargé par sa hiérarchie de l’avoir à l’œil, une mission ennuyeuse qui ne l’enchante guère.

Très vite le lecteur comprend que cette surveillance n’est qu’un prétexte, que le véritable sujet du livre est la société berlinoise du début des années trente, en pleine crise économique, politique et sociale, quelques années avant l’accession d’Hitler au pouvoir.

De petites bandes d’adolescents tentent de survivre aux marges de la ville, les gangs de malfrats s’opposent dans une guerre impitoyable, les exactions contre les juifs se multiplient, les manifestations estudiantines virent à l’émeute, les signes de collusion entre la SA et certains policiers se font de plus en plus clairs, leurs conséquences toujours plus inquiétantes…

L’atmosphère de la fin de la République de Weimar est parfaitement dessinée, en noir et blanc. Volker Kutscher nous y entraîne, et on se laisse faire, parcourant une ville déchirée, en route vers la catastrophe annoncée, aux côtés d’un commissaire fatigué et soucieux, de son amie Charly et d’une chienne fort sympathique.

Construit en chapitres brefs au fil desquels on suit tour à tour les protagonistes englués dans la toile de différentes affaires ingénieusement intriquées, ce roman impossible à lâcher est un piège et une promesse de nuits sans sommeil.

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J.B. Pontalis

posté par Olivier 14 février 2013
PONTALIS

Il y a un brutal réalisme à dire, devant la cruauté de la vie, que nous ne sommes pas égaux devant la mort.

Un vide éditorial, d’abord. « J.B. » (ses initiales sont une signature en soit) Pontalis a dirigé la fameuse Revue Française de Psychanalyse, revue thématique de haute volée : La chose sexuelle, L’attente, L’excès, Le mal, La lecture, bien sûr et ce dernier numéro, si fin, si cohérente : L’inachèvement… Il faut savoir finir l’interminable. Je me souviens de notre émotion à nous, libraires jeunes ou plus expérimentés, à la parution ce numéro historique, en 1994. C’était une époque où l’on gardait encore l’essentiel des numéros en fond. Nostalgie ? Pourquoi pas, c’est la poésie de la mémoire. Mais avant d’ « inachever » cette revue, J.B. Pontalis a dirigé la prestigieuse collection « Connaissance de l’inconscient », à l’intérieur de laquelle il a créé la série « Tracés » et a créé, en 1989, une collection littéraire qui allait nous enchanter de titre en titre. Personnellement, Uccello, la chair de l’oiseau de Jean-Philippe Antoine, Dit Nerval de Florence Delay, Baudelaire en passant, de Didier Blonde… Sans oublier Rimbaud le fils de Pierre Michon, les livres de Delacomptée, ou encore, ou encore… Un vide dans le monde de la psychanalyse dans lequel, outre sa pratique, son travail théorique compte ; à preuve, son Vocabulaire de la psychanalyse, en collaboration avec Laplanche, demeure un outil indispensable depuis 1967. Puis un vide dans l’écriture. Certes, il n’y a pas de communauté d’écrivains, mais on sait que mis à part le livre qu’il préparait, qui paraitra au printemps (et d’éventuels inédits), on ne verra plus paraître d’ouvrages de cet écrivain fin, profond, élégant. Entre Ponge et Proust, on peut trouver dans sa bibliothèque ou dans les rayonnages de la librairie, Frère du précédent, En marge des nuits, Elles, Le dormeur éveillé, L’amour des commencements — tout un programme, si cohérent avec l’inachèvement ! Élégance est le mot qui surgit spontanément en pensant à lui. Sa façon d’écrire, de parler, de nuancer, son phrasé, sa précision. Sa générosité, sa façon de mettre les autres en rapport et en dialogue. Il acceptait volontiers de venir en librairie pour ses livres, ou pour en présenter d’autres. Une rencontre parmi d’autres, je me souviens de lui, à L’Arbre à Lettres de la rue Boulard, captiver son auditoire en nous parlant d’une certaine barque, détail d’un tableau de Lorenzetti, troublante fente sur fond vert, virgule dans l’univers qui s’épanouissait d’un coup. Oui, la magie. Rien ne se perd, tout peut se transmettre. Grâce aux livres, les siens, ceux qu’il a publiés. Il nous permettra encore de rester moins bête, plus vigilants, plus fins. Plus offensifs encore, avec élégance, contre la barbarie.

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Au coeur des émotions

posté par Isabelle 6 février 2013

– « C’est elle qui est venue, les yeux bleu foncé, le casque soyeux, châtain, le sourire, les dents, la gorge, la bouche et l’âge, l’écart, le grand écart… »

– « C’est moi qui l’ai abordé, oui, mais c’est lui qui m’a… C’est lui. »



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Hélène Lenoir, photo H. Bamberger

Qu’est-ce qui se joue dans un échange de regards, comment naît une attraction, comment se noue un lien ? Lui, la cinquantaine, taciturne, solitaire, fatigué, soudain troublé par une silhouette aperçue de dos ; elle, belle et jeune, qui soutient sans ciller, quand elle le croise, son regard à lui.

Loin de toute simplification psychologisante, loin des conventions du roman d’amour d’hier ou d’aujourd’hui, Hélène Lenoir explore avec précision et finesse l’étrangeté du désir, sa violence, exprimée ou contenue. Le décor, quelque part dans un pays où l’on parle allemand, une ville de province secouée par un fait divers tragique, l’intègre parfaitement ; les personnages secondaires y participent tout en l’ignorant. Et le lecteur est troublé, déstabilisé, comme le sont les protagonistes de cette rencontre. Le rythme de la langue épouse les mouvements et les déplacements de Thérèse et de Karl, l’écheveau emmêlé de leurs consciences, la douleur de l’attente, l’impatience, la peur de l’engagement, celle de l’abandon, la solitude.

Tourbillon des pensées intérieures, hésitations, élans retenus, fantômes oubliés se rappelant à la mémoire, c’est dans l’envers d’une histoire d’amour qu’Hélène Lenoir nous invite à entrer, quand ce qu’on n’attendait pas, qu’on espérait vaguement (« …et peut-être qu’une rencontre… j’aimerais tellement…), arrive et vient bouleverser le cours de la vie, comme la crue du fleuve en juillet vient bouleverser la tranquillité morne de la ville.

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La Crue de juillet

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Rentrée littéraire 2012 : Anne Lenner

posté par Elodie Bastille 16 octobre 2012

Quand l’ascenseur social est en panne, on peut certes emprunter les escaliers. Mais pour atteindre les hauts étages, tous les moyens de la débrouille sont aussi disponibles. La preuve avec ce roman d’Anne Lenner en forme d’itinéraire d’un enfant pas gâté, où les chemins de la réussite s’explorent sous un jour nouveau (et non sans humour).

On peut très bien être un bon à rien et n’avoir ainsi aucun don particulier à cultiver. Pour autant, il n’est pas exclu que l’on puisse être dans le même temps un touche-à-tout quasi de génie et compter sur cet atout pour réussir son ascension et connaître jusqu’à la renommée, surtout lorsque cas de conscience et scrupules ne sont pas ce dont on s’encombre pour gravir les marches qui mènent au succès. Tel est, pour brosser à grands traits son portrait, Epsilon, notre héros, élevé dans le « Bocal » où il a grandi et fait ses armes – à savoir une de ces cités où l’on tourne vite en rond comme on en compte tant au-delà des périphériques parisiens, mais lieu aussi « où bruiss(ent) mille langues et mille tambouilles différentes, que l’on se pass(e) par les fenêtres des cuisines par marmites entières ». Jusqu’à sa rencontre avec Lacrymo, alias le « Proust de la schnouf », Epsilon n’est qu’un insignifiant avorton. À celui qui règne en caïd sur son petit monde, trafiquant clopes et drogues, le jeune Epsilon va devoir son entière transformation. Bientôt, ses rêves d’argent et de grande vie lui semblent à portée de main. Cependant, il est certaines voies que l’on n’emprunte pas sans en payer le prix. Et celui-là sera cher pour Epsilon, forcé au bout de trente ans d’existence de faire ce constat : « mon Moi m’effraie au point que je n’ose même plus descendre dans le sous-sol de mon inconscient ». À mi-chemin entre le polar (très à la française) et le roman social, Ça va trop vite est de ces romans qui se dévorent d’une traite (et le lecteur dira peut-être qu’en effet ça va trop vite, surtout quand c’est un tel plaisir de lecture). D’une écriture vive, nerveuse et inventive, qui met la langue dans une belle et réjouissante effervescence, Anne Lenner signe un texte dont on aurait sans doute grand tort de se priver.

Extrait : Vous connaissez la théorie du poisson rouge ? Donnez-lui ne serait-ce qu’un bol, un monde sans angles et il en fera son manège. Peu lui importent les rivières et les océans, la notion même de vague ou de récif lui est complètement étrangère. Le poisson rouge est par essence fataliste, peut-être parce qu’il a des origines slaves ou encore parce qu’il croit en la réincarnation. On pourrait bâtir une religion ou des temples sur la seule foi d’un poisson rouge. J’ai passé mon enfance dans un quartier que tout le monde surnommait le "Bocal" (...). Un corps de bâtiments échoués au fond d’une calanque desséchée, avec des arbres mous et gris comme des algues et des concierges aux visages aussi expressifs que des cailloux. L’architecte de ce naufrage de béton a dû travailler en apnée : on voit le résultat d’une imagination trop longtemps privée d’oxygène.

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Rentrée 2012, du côté des livres de poches

posté par Elodie Bastille 16 octobre 2012

Londres et Paris, deux capitales pour deux titres qu’on vous invite à découvrir. Michaël Mention et Jake Lamar signent deux enquêtes, avis à ceux qui aiment la littérature en noir.

Format poche et rayon polar, on s’en voudrait de ne pas vous recommander Sale temps pour le pays, de Michaël Mention, et Rendez-vous dans le 18e, de Jake Lamar. Le premier est l’œuvre d’un Français (comme son nom ne l’indique pas) dont l’action se situe en Angleterre, le second d’un Américain qui a choisi Barbès pour décor. Aux amateurs d’enquêtes aussi finement que richement documentées, le premier présente tous les atouts de la séduction : avec lui on part sur les traces de ce nouveau « Jack l’éventreur » qui, au cours des années 70, multiplia les victimes, mettant la police à rude épreuve et le pays en émoi – déjà passablement agité et affecté par la crise économique qui vit Mme Thatcher apparaître un temps comme tenant la solution. Un polar qui croise l’histoire récente au fil d’une enquête haletante, Sale temps pour le pays est à ne pas manquer. De même que Rendez-vous dans le 18e, où l’on suit Ricky, Américain venu s’installer à Paris, pianiste jazz malheureux en amour, qui doit s’improviser détective à la demande de son cousin et qui va bientôt se trouver dans de très sales draps suite à la découverte d’un cadavre dans son immeuble. Vrai roman bien noir, attachant par ses personnages, où l’on découvre des coins du 18e souvent délaissés des touristes, le roman de Jake Lamar jouit aussi d’un petit côté « Un Américain à Paris » qui n’est pas sans lui ajouter un charme très certain. Vous avez donc maintenant tout l’embarras du choix : l’un ou l’autre ou bien – et c’est selon nous encore mieux – les deux.

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Rentrée littéraire 2012 : Tom McCarthy

posté par Elodie Bastille 16 octobre 2012
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C de Tom McCarthy appartient sans conteste à la lignée des très grands romans, où le destin de son héros – forcément singulier – épouse l’histoire, aventure commune qui s’obtient ainsi une résonance originale et toute particulière.

L’histoire que nous redécouvrons ici est celle de l’Europe, dans la première moitié du XXe siècle. Et pour la traverser, un homme : Serge Carrefax. Né et élevé en Angleterre (au sein d’une famille férue de sciences où il se découvre tôt une passion pour les télécommunications et la cryptographie) ; conduit à séjourner en Allemagne pour y soigner sa cachexie (à l’instar du héros de La montagne magique de T. Mann auquel on songera ici) ; qui servira son pays lors de la première guerre mondiale (scènes de frappes et combats aériens époustouflantes) ; que l’on retrouve plus tard à Londres, grand noceur et amateur de drogues (héritage de la guerre), assistant avec le plus haut scepticisme à des séances de spiritisme (quel mécanisme se cache derrière l’escroquerie ?) ; Serge Carrefax voit son aventure toucher à son terme lorsqu’il gagne l’Égypte, à l’heure où les empires coloniaux s’affaiblissent et où, alors que chargé de travailler aux communications pour le service de l’armée, il se laisse divertir de sa mission par des archéologues dont les fouilles et découvertes éveillent vite sa curiosité. Dense, foisonnant et captivant, dans les pages duquel on se croit placé au cœur d’une vaste chambre d’écho, C est encore et surtout un roman qui ressemble à peu d’autres. Le résumer ne dit ainsi que très peu de lui et de ce qui peut rendre sa lecture si absorbante. Sans doute faut-il donc ajouter là que l’œuvre de McMCarthy s’attelle aussi (avec talent et intelligence) à l’une des plus grandes questions qui soient pour l’homme : le monde est-il fait pour qu’on le comprenne et existe-t-il une clef qui permettrait de le déchiffrer ? N’attendez bien sûr pas de réponse. Ici, c’est la quête qui importe, une entreprise à la fois scientifique, philosophique, métaphysique et, en somme, toute humaine.

Extrait : « La friture rappelle le son qu’on entend quand on pense. Pas lorsqu’une seule personne pense, ni même lorsqu’un groupe pense, collectivement. C’est plus grand que ça, plus large – et plus direct. C’est comme le son de la pensée elle-même, son bourdonnement, ses élans. Chaque nuit, lorsque Serge commence à écouter, elle reflue en gémissant, puis déferle à la manière de vagues crépitantes qui l’emportent, à la dérive, jusqu’à ce que son doigt qui pousse doucement le sélecteur parvienne à adhérer à tout ça, à avoir un peu de marge de manœuvre. Les premiers segments sont agressifs, plaintifs, tristes – et toujours muets. C’est seulement lorsqu’il obtient, courbé sur le potentiomètre parmi les cordes effilochées et les câbles soudés – son souffle contrôlé comme une extension de la fréquence sur laquelle il évolue –, les premiers clics calmes que les mots prennent forme : il note tout d’abord les signaux sous la forme de lignes de graphite droites, longues ou courtes, puis, au-dessous, il se met à les transcrire en lettres curvilignes, sombres et grenées dans l’arc de lumière de son bureau. »

C est publié aux Éditions de L’Olivier

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Dire son nom de Francisco Goldman : un livre lumineux, contre l’oubli

posté par Isabelle Mouffetard 9 octobre 2012

Qiéreme mucho, mi amor, « Aime-moi beaucoup, mon amour », tels sont les derniers mots d’Aura, murmurés à son mari. Ce livre magnifique est la preuve, s’il en était besoin, qu’elle a été entendue.

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Francisco Goldman ed. Bourgois

« Aura est morte le 25 juillet 2007 » Ainsi commence le livre de Francisco Goldman. Ils avaient vingt-deux ans de différence et celle qui ne voulait pas devenir « une veuve esseulée » meurt avant lui, l’homme qui, quand elle lui a souri la première fois, ne pouvait croire à sa chance.

Après l’accident, viennent le chagrin, la culpabilité, la confusion, la panique. Dire son nom est peut-être une tentative d’arrêter un terrible processus d’autodestruction, un moyen d’affronter la vie sans elle. Car Francisco a plus que tout peur de l’oubli, peur de la perdre. Ce qu’il veut, c’est la garder en lui, pleine de vie. Alors il commence à écrire, entrelaçant dans le désordre d’une mémoire bouleversée l’enfance d’Aura, leur vie commune, et les jours d’errance dans un monde où elle n’est plus là.

Aura marchait en sautillant dans la rue « comme une joueuse de marelle aux pieds ailés » ; après quelques verres d’alcool, Aura déclamait de la poésie, presque toujours les mêmes deux poèmes, « comme un juke-box qu’on a programmé pour jouer toujours les mêmes deux chansons » ; « Aura parlait l’anglais […] comme un écureuil enroué de dessin animé avec l’accent de Brooklyn » Aura lisait, écrivait et fumait sur le palier de l’escalier de secours, où elle cultivait des plantes en pot, « son jardin ».

Ce livre sur la perte pourrait être désespérant. Il est lumineux. La vie si brève d’Aura rayonne au fil des pages, la profondeur des ses relations familiales compliquées, les journaux intimes, les nouvelles inachevées d’une jeune femme dont le rêve était de devenir écrivain.

Aura, son rire, sa voix, sa spontanéité, sa drôlerie, sa fragilité, revit avec une telle intensité que nous avons le sentiment d’avoir nous aussi perdu quelqu’un d’exceptionnel, une amie, un être qui nous manque et que nous n’oublierons jamais.

Qiéreme mucho, mi amor, « Aime-moi beaucoup, mon amour », tels sont les derniers mots d’Aura, murmurés à son mari. Ce livre magnifique est la preuve, s’il en était besoin, qu’elle a été entendue.

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L'Arbre à Lettres 4 librairies à Paris

République

Arbre à lettre
33/35, boulevard du Temple
Paris 75003
01 48 04 76 52
M°: République
ou Filles du Calvaire
 

Mouffetard

Arbre à lettre
2, rue Édouard Quenu
Paris 75005
01 43 31 74 08
M° : Censier-Daubenton
 

Bastille

Arbre à lettre
62, rue du Fbg Saint Antoine
Paris 75012
01 53 33 83 23
M° : Ledru-Rollin ou Bastille
 

Denfert

Arbre à lettre
14 rue Boulard
Paris 75014
01 43 22 32 42
M° RER : Denfert-Rochereau