Leonard Michaels : un Club pour hommes

posté par Olivier Denfert 11 janvier 2011

Révélation posthume, mais révélation tout de même : il y a un an paraissaient en France Sylvia et Conteurs, menteurs. Les lecteurs français découvraient alors Leonard Michaels. Les éditions Christian Bourgois continuent leur bon travail en retraduisant Le Club.

Prenez The Women, de James Cukor, ce superbe film où n’apparaissent que des femmes qui parlent... d’hommes. Et de mariages. Et de divorces. Prenez aussi Husbands, de Cassavetes, notamment cette phénoménale scène de beuverie collective. On pourrait situer Le Club, de Leonard Michaels, quelque part entre eux. De quoi s’agit-il ? D’une bande d’hommes, qui ne se connaissent pas tous entre eux mais ont des liens par amis interposés. Ils se rencontrent pour former un club, sur le principe des clubs féministes (nous sommes sur la Côte Ouest fin des années soixante-dix). Le but ? Parler. Tout simplement. Parler, sans tabou. Se livrer. Parler librement (si c’est jamais possible), sans le regard, les oreilles, les yeux des femmes. Sans faire les malins.

De quoi parlent-ils ? Des femmes, bien sûr, des malentendus avec elles, de leurs désirs pour elles, de leurs misère sexuelle et affective. De leurs obsessions sexuelles, de leurs tentatives d’affranchissement qui virent souvent au fiasco, de leur impossibilité à dire l’essentiel.

Alors, les femmes en prennent parfois pour leur grade. Mais comme dans Femmes, de Sollers, ce sont souvent les hommes les plus ridicules. Les attaques de mysoginie que le livre a subies proviennent, comme d’habitude, de gens qui ne comprennent rien à la fiction, à l’art de la transposition, au dialogisme, à la multiplicité des voix et des personnages. Les personnages ne sont pas l’auteur et celui-ci s’acharne tout simplement à dire, en style, la vérité du monde, de la misère psychique, verbale et sexuelle des animaux humains. Cela ne vous plaît pas ? C’est pourtant notre monde, que vous le vouliez ou non. « Le mal se connaissant était moins affreux et plus près de la guérison que le mal s’ignorant, G. Sand inférieure à de Sade » (Baudelaire).

Certaines scènes sont vraiment très drôles et l’ensemble, on s’en doute, vire à la thérapie de groupe éthylique, voire au pugilat. Les révélations se suivent et les hommes sont, le plus souvent, surpris de leur levée d’inhibitions, de l’inconscient qui les parle.

Une grande réussite du fin moraliste anti-moraline qu’est Michaels et qui ne donne qu’une envie : lire enfin en français son journal, au titre à la Dylan, Time Out of Mind.

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Sylvia, la folle du Village

posté par Olivier Denfert 9 janvier 2010

On ne connaît pas encore bien Leonard Michaels en France. Deux livres paraissent simultanément aux éditions Bourgois : ils nous révèlent un excellent prosateur.

Un seul livre de Leonard Michaels avait paru en 1983 aux Presses de la Renaissance, Le Club (traduction de son fameux et controversé roman, The Men’s Club). Il est épuisé depuis longtemps. Les éditions Christian Bourgois font paraître deux ouvrages : Sylvia, et Conteurs, menteurs. Le premier est le récit, écrit trente ans après les faits, de son histoire d’amour et de folie avec sa première femme, Sylvia Bloch. Elle est petite, brune, belle... d’une beauté particulière. Mais elle est aussi complètement folle, « une folle qui se faisait passer pour une étudiante ». Engueulades permanentes mais dont le déclenchement est imprévisible, caprices ou délires, mises à l’épreuve, menaces, culpabilisation... Le narrateur est embarqué dans l’histoire. Il se rend bien compte qu’elle est folle, que la vie avec elle est impossible, mais il essaie de se convaincre que tout cela est normal, ravi d’apprendre que d’autres couples se disputent, tentant de justifier Sylvia autant que sa propre présence auprès d’elle. Elle le coupe du monde, de ses parents, sauf d’une autre amie très perturbée. Et pourtant, pourtant, ils se marient ; contre tout bon sens, il reste : « Il aurait été facile de quitter Sylvia. Si cela avait été difficile, je l’aurais peut-être fait ». Et l’on suit donc le récit de cet amour cliniquement fou, jusqu’à la tragédie... Sur fond de Miles Davis et de Charlie Mingus, après une escapade avec Kerouac, l’auteur nous fait revivre le Village du début des années soixante. Les nouvelles qui composent Conteurs, menteurs couvrent une période d’écriture d’une trentaine d’années. Deux recueils entiers y figurent, plus un choix des nouvelles tardives. Un univers noir, un humour noir, une écriture lumineuse. L’humour vient faire grésiller le tragique, l’invention verbale est au service d’un art du portrait aussi drôle qu’efficace. une galerie de personnages variés : paumés, fous, tordus, pervers, jouisseurs ou victimes innocentes : marionnettes et marionnettistes du vaste bal masqué de la vie. Une vraie découverte. Amis lecteurs, à vous de jouer.

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