J’aime assez que, dans ses Mémoires, La Rochefoucauld attaque immédiatement le centre nerveux des choses, la grande affaire de sa vie : la Fronde. Pourquoi commencer par ces supposées origines, la naissance, l’enfance ? Sur leur importance et leurs conséquences, l’enquête suivra bien. L’ordre chronologique n’est pas forcément celui de la logique d’une vie, qui se joue davantage dans ses à-coups, ses ruptures, ses accélérations. Jonathan Coe est cohérent. Certes, son esthétique se situerait presque aux antipodes de celle de son auteur préféré, B. S. Johnson, lequel aurait peut-être raillé les romans de son futur biographe : il ne supportait pas le roman traditionnel et demandait à la littérature de pouvoir répondre à (et de) son temps. Johnson détestait la linéarité, la soumission à une chronologie simple.
Il fallait donc, pour écrire la biographie (B.S. Johnson, histoire d’un éléphant fougueux) de cet intransigeant avant-gardiste, aller d’abord au plus important pour ensuite déployer la logique du hasard, les tours et détours qui, une fois l’heure des bilans sonnée (avec la mort, ou sans) forment ce que l’on appelle un parcours, une trajectoire, une vie. Coe n’a pas hésité à se remettre en question et à s’interroger sur le genre biographique. Il commence donc par une anecdote : la véritable origine de cette biographie, ce n’est pas la naissance de Johnson, mais le malentendu qui a fait que l’émission de télévision vue dans son enfance, au lieu de célébrer le lieu de villégiature de la famille du jeune Coe, montrait un monsieur plutôt obèse récitant de la poésie sur une plage. Ce fut le déclic, le poison Johnson s’instillait lentement dans les veines de Jonathan pour ressortir quelques années plus tard sous forme d’admiration et de livre - douce maladie pour laquelle on ne souhaite ni vaccin ni cure. Le deuxième élément ? Les romans de Johnson, pardi ! On n’écrit pas la vie d’un écrivain parce qu’il est né et à eu des parents, mais bien parce qu’il a écrit des grands livres. Parlons-en donc ! Aussi Coe résume-t-il un à un les sept livres de Johnson. Puis, après, bien sûr, on peut revenir aux fragments biographiques, à d’autres anecdotes marquantes (ainsi celle de cette étrange déesse galloise apparue sur la route... et bien d’autres).
Johnson disait : « La vie ne raconte pas des histoires. La vie est chaotique, fluide, aléatoire ; elle propose une myriade de fins ouvertes, sans ordre. Les écrivains peuvent prélever une histoire sur le flot de la vie par le seul moyen d’une sélection aussi stricte que précise, ce qui implique une falsification. En fait, raconter des histoires, c’est raconter des mensonges. »
Alors, Coe se pose la question : « en quoi une biographie pourrait-elle un gros mensonge, du début à la fin ? » Eh bien sachez-le, Jonathan Coe est un excellent menteur, pour notre plus grand plaisir.