Connaissez-vous Gilbert Sorrentino ? Cet écrivain américain, né et mort à Brooklyn (1929-2006) fait partie des écrivains considérés comme "mythiques" ou du moins, incontournables.
Depuis quelques années, grâce notamment à la ténacité de quelques traducteurs de haut vol (dont certains se sont aussi transformés... en éditeurs !) il semble qu’une certaine fiction américaine, travaillant sur l’innovation des formes narratives et liée à une certaine "méta-fiction", ait trouvé sa place dans le paysage littéraire en France. Depuis peu, donc, nous avons enfin le droit et la chance de pouvoir lire en français des livres de John Barth, William Gass, Richard Powers et Gilbert Sorrentino. Ces auteurs ont trouvé leur public, et souvent un public plus large que prévu. Est-ce vraiment une surprise ? Faut-il s’étonner que les lecteurs Français aiment lire des romans inventifs, le plus souvent drôles, musicaux, un peu (ou beaucoup) déjantés, et qui, bien qu’emplis d’audaces formelles, ne sentent pas la froideur clinique du laboratoire ? Est-il bien sûr qu’il n’y avait pas de place pour ses romans il y a quelques années à peine, alors que l’on voyait Gass refusé partout en France ?
Qu’est-ce donc qui a changé, ou semblé changer, dans le paysage français ?
L’année 2001 révéla à un (relativement) large public deux auteurs américains de lecture que l’on eût volontiers il y a peu qualifiée de "difficile" : un auteur mythique, Thomas Pynchon avec Mason & Dixon, et un jeune écrivain publiant son premier roman, Mark Z. Danielewski et sa Maison des feuilles.
Je crois que le travail de sape accompli notamment par Claro et Bernard Hoepffner (mais aussi Brice Matthieussent, Marc Chenetier et quelques autres) commence à porter ses fruits, notamment grâce à la création en 2004, au Cherche Midi, d’une collection animée par Claro et Hofmarcher, "Lot49", ainsi nommée en hommage au roman de Pynchon. Cette collection s’emploie à faire connaître en France ce genre d’écrivains. C’est dans cette collection que l’on a pu découvrir Richard Powers avec, d’abord, Trois fermiers s’en vont au bal, puis le vaste succès du second publié, Le Temps où nous chantions. Depuis, nous avons pu découvrir des auteurs tels que Brian Evenson, par exemple.
Mais d’autres éditeurs ont du courage, de la volonté, et disons-le simplement, du goût. Actes Sud d’un côté et Cent Pages de l’autres publient l’immense écrivain Gilbert Sorrentino.
J’avoue que Sorrentino est pour moi une découverte. C’est Pascale Casanova qui, par le truchement de son émission "Les mardis littéraires" de France-Culture, m’avait connaître Salmigondis-, traduction de l’étonnant Mulligan Stew. Un Mulligan stew est un ragoût que composaient les "hobos" du début du XXe siècle avec des pommes de terre, de la viande, des légumes et... tout ce qui pouvait leur tomber sous la main.
Salmigondis- est donc un patchwork de genres littéraires, de mises en forme et jeux typographiques, joyeux ragoût de littérature qui débute par les lettres de refus de ce livre devenu mythique, toutes plus élogieuses les unes que les autres, toutes le refusant.
Trois ans après Petit Casino, roman composite de cinquante deux "short cuts", vignettes narratives commentées, comme autant de cartes ressuscitant ce que fut ce Brooklyn des années cinquante, Actes Sud publie maintenant un recueil de nouvelles, La lune dans son envol.
Vingt nouvelles, publiées dans l’ordre chronologique (bien que les dates n’apparaissent pas), des années cinquante à nos jours. Des nouvelles composées, travaillées, ludiques et comiques. Sorrentino interpelle le lecteur, le sollicite, joue avec lui, lui propose plusieurs noms pour un personnage, par exemple. Certaines sont marquées par des contraitnes oulipiennes (une nouvelle se compose exclusivement de questions, une autre se compose de 118 phrases tirées de la première nouvelle, et 59 phrases empruntées à 59 auteurs différents). Mais cet apparent formalisme est tout sauf froid et purement technique. Sorrentino met en scène l’inusable tragi-comédie humaine ; ses personnages sont le plus souvent des ratés, des arrogants, des gens de peu d’envergure ayant trahis leurs ambitions. Mais nulle condamnation - ni, par ailleurs, de rédemption - : ces personnages, ridicules, sont ausi touchants. Leurs ratages professionnels et sentimentaux sont souvent émouvants, même s’ils restent ridicules ! L’auteur sait trouver la bonne focale pour rendre compte de fatigant métier de vivre... et de paraître.
Sorrentino sait nous toucher car, comme un grand jazzman (le jazz est omniprésent), il ne se contente pas d’improviser brillament, comme un virtuose ; ses citations ne sont pas là pour impressionner ; il sait nous toucher parce qu’il va au coeur des choses, au coeur de l’émotion. Echecs, trahisons, misère (parfois gloire) sexuelle, mensonges que l’on raconte et se raconte, folie, désirs de liberté, mesquineries en tous genres, tentatives d’accomplir quelque chose... Il sonne juste. Il voit juste. "Je plongeai le regard droit dans le chaudron sexuel, dans sa névrose, sa douleur et son obsession, sa bestialité, sa puanteur poilue et transirante, son délire, ses ténèbres et sa joie." Ou encore, ce passage, caractéristique : "Nous étions, c’est certain, des ratés, impuissants, arrogants, paresseux, nous dirigeant vers des boulots de création périphériques dans les relations publiques, la publicité et l’édition, nous étions de parfaits clichés américains, trop doués pour un vrai travail. Certains d’entre nous, assurément, allaient devenir des maîtres assistants branchés et blasés destinés à s’ennuyer et à participer à des centaines de comités et de réunions de l’Association des langues modernes. Ma femme et moi, nous étions des membres volontaires de cette clique, comme je l’ai laissé entendre."
Pour ceux qui voudraient d’abord découvrir par l’oreille, écoutez l’émission des Mardis littéraires du 3 février (podcast pour une semaine), notamment l’hilarante séquence des tomates...
Mais, de toutes façons, venez découvrir les ouvrages traduits de Gilbert Sorrentino en librairie !