C’est le troisième livre traduit en français de Damián Tabarovsky. Si les deux premiers étaient passés relativement inaperçus, gageons qu’il en ira tout autrement pour celui-ci.
Dami n’a guère de chance. Chaque fois qu’il est au bord de réussir professionnellement, une maladie surgit qui l’empêche de franchir le cap. Hernie discale, ulcère dû à l’excès de médicaments, un ongle incarné ou cytomégalovirus : tout semble concourir à son échec professionnel. Tout ? C’est son corps qui l’en empêche : « Le corps se présente à lui comme un excès, une dépense improductive, une surdose. » Entre la somatisation et le désir inconscient d’échec, la théorie économique de Bataille (dépense improductive, "part maudite") vient à la rescousse comme clé possible, comme symptôme politique.
Car le regard de Dami sur le monde devient de plus en plus critique. Intelligent, bon sociologue, il est performant dans sa boîte de conseil, sur les "nouvelles tendances". Son nouveau rapport est excellent, mais l’hernie discale l’empêche de le lire, provoquant la catastrophe : sa mise à l’écart et son licenciement. Catastrophe, vraiment ? Au fond, Dami est obligé de bouger, de trouver un autre travail. Ce qu’il fait. Puis autre maladie, autre désœuvrement, puis autre travail. Cycle infernal, ou au contraire, saine mobilité, traversée du corps social, nouveauté permanente ? Son désir de marginalité se trouve aussi comblé, comme malgré lui. Paradoxe ? Certes, le superbe et drôle roman de Tabarovsky en est truffé. Ainsi de diverses réflexions : « aucune répétition ne se répète exactement, aucune photocopie ne plagie la réalité ; au contraire, toute répétition défie l’original, toute reproduction transgresse l’origine ». Dans les faits aussi, les signes sont ambivalents, seule l’analyse critique du narrateur et du lecteur peut permettre de démêler quelque chose à l’écheveau de la vie.
Alors, la maladie comme métaphore ? Non : « La maladie a de nombreuses métaphores (le capitalisme, la solitude, la décadence, la fragilité, la guerre), mais elle-même, en revanche, n’est pas une métaphore. » Elle est « dépouvue de métaphore, de sens, de représentation ». Dami veut mettre fin aux métaphores. Un espoir ? Peut-être. « La langue de la maladie doit être inventée, tout comme la langue de la littérature. » Ou à réinventer en permanence.
Et la douleur ? « La douleur rend les gens idiots, niais, stupides ». « On apprend de la douleur. Qu’est-ce qu’on apprend ? Rien. On n’apprend rien. » « La douleur tue l’ironie, décapite n’importe quelle situation drôle, suspend l’intelligence et le bon goût ; elle pervertit n’importe quelle bonne intention. » Et pourtant - nous ne sommes pas à une joyeuse contradiction près -, malgré la douleur de Dami, l’ironie sourd de partout, la drôlerie l’emporte, perforant l’horizon des différentes formes de banalité de nos vies. « La banalité est la vraie philosophie révolutionnaire de notre époque ». A chacun d’y entendre, ou non, le rire qui y pointe.